Les Chroniques du Menteur
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Chronique des voyages

vendredi 4 septembre 1998, par Pierre Lazuly

C’est indéniable : le XXème siècle a connu, dans le domaine des transports, un grand nombre de progrès. Parfois, bien sûr, le progrès s’écrase, mais la plupart du temps, c’est tout-à-fait fiable. Le client voyage à moindre prix. Il est content.

Ça doit être mon côté rétrograde, mais cette année j’ai profité de mes congés payés pour rejoindre des îles lointaines. Dédaigneux des charters et autres « formules plus du voyageur malin », j’ai choisi un transport des plus archaïques : je me laisserais propulser par le vent.

Je garde un profond souvenir de cette traversée. Réveillé quelques nuits à 4 heures du matin, pour sauter dans un ciré trempé et reprendre son quart sous le crachin. Accompagné, d’autres matins, par un cortège de dauphins, souriant aux étoiles à quelque mille kilomètres du premier imbécile.

En mer, rien n’est jamais facile. Ça n’est pas pour me vanter, mais « l’homme ne peut s’y opposer qu’en conjuguant sa force et son intelligence, une connaissance étonnante du milieu, une promptitude surprenante de réflexes, une endurance à toute épreuve et un sang-froid que rien n’intimide, une science du métier faite d’instinct », comme l’écrivait le grand Alexandre Vialatte. Telle fut ma grandeur tout au long du voyage aller.

Pourtant, le voyage du retour allait se révéler un peu plus compliqué. La patience de mon employeur ayant atteint ses limites, je devais rapatrier au plus vite ma carcasse d’informaticien. L’avion était la seule et unique solution. Deux compagnies aériennes eurent donc l’honneur de me compter comme passager, avec pour tout bagage à main mes grandes palmes rouges.

En avion, tout est facile. L’homme ne peut le supporter qu’en était faible et stupide, ignare et avachi, lorgnant les hôtesses de son regard lubrique, et engloutissant tout ce qui vient à passer. Accompagné d’un cortège d’imbéciles, dont le plus proche est généralement votre voisin, lequel travaille immanquablement dans le domaine du marketing. Tel fut mon pitoyable trajet de retour. Pour ne rien arranger, mon voisin était brésilien : je dus parler de football.

J’étais redevenu client, entouré de sourires mielleux destinés à me faire préférer leur compagnie lors de mes prochains trajets. « Air France accorde une grande importance à la satisfaction de ses clients », affirmait le prospectus placé devant mon siège. Le contraire m’aurait étonné : j’ai rarement vu une entreprise affirmer dans ses brochures qu’elle se foutait royalement de l’opinion de ses clients.

Sans doute était-ce pour me satisfaire qu’ils m’ont proposé de jouer à la dînette. Ce doit être à la mode, car Air Portugal m’y a fait jouer aussi. C’est comme quand on était petit : on fait joujou avec des petits couverts en plastique et des tous petits mini-camemberts rikikis. Et si vous êtes bien sage, votre voisine échangera peut-être son Carambar contre votre Kiri.

« Quoi qu’il en soit », concluait Vialatte, « l’homme ne paraît jamais plus beau que quand il emploie en même temps son coeur, son corps et son esprit dans quelque entreprise difficile. C’est pourquoi j’aime tant les marins, et pas tellement les cosmonautes : le cosmonaute est à peu près passif. Il est étrange que le progrès de l’humanité aille au rebours du progrès des hommes. Que le type humain le plus beau soit celui d’avant le progrès. Le progrès se fait-il donc contre l’homme ? »

Une phrase que je vous invite à méditer.

PIERRE LAZULY
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