Les Chroniques du Menteur
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L’écume des années

mercredi 23 juin 1999, par Pierre Lazuly

S’il ne fallait retenir de lui qu’une leçon, ce serait sans doute celle-là : être « spécialiste de tout ». Ne pas se contenter de suivre bêtement la voie où l’on paraît briller ; refuser de se laisser enfermer - de s’enfermer soi-même - dans sa petite spécialité, dans « son domaine ». « Le monde est aux mains d’une théorie de crapules qui veulent faire de nous des travailleurs, et des travailleurs spécialisés, encore : refusons. Sachons tout », écrivait-il dans une lettre ouverte à un imbécile.

Il fut d’ailleurs le premier à suivre sa leçon. Et, le talent aidant, il allait être tout, successivement ou parallèlement. L’homme à la trompinette, le chanteur, le poète, le romancier. Le père de Chloé. De toutes les Chloés. L’auteur, aussi, d’une chronique éphémère dans les Temps modernes, intitulée (comme c’est étrange !) « Chronique du menteur ». Tout déférence gardée, comme disait le père Brassens, je m’étais permis d’emprunter ce titre à mon auteur préféré. Avant de commettre mon petit hommage, Chloé ou les tartines.

Celui d’aujourd’hui sera bien moins original. En forme d’anniversaire. De triste anniversaire. C’était il y a tout juste quarante ans ; le 23 juin 1959. A 10h10, pour être ridiculement précis. Pris d’un malaise lors de la projection privée du film adapté, contre sa volonté, de son sulfureux « J’irai cracher sur vos tombes », Boris Vian nous quittait. Enfin, façon de parler - j’étais encore loin d’être né. Disons qu’il nous laissait de jolies choses à lire pour quand nous serions nés.

C’est désormais chose faite. Aussi, les mois d’été étant naturellement plus propices à la lecture de romans qu’aux stations prolongées devant un écran blanc, je ne saurais vous laisser partir en vacances sans quelques conseils de lectures. De Boris, dans la collection Pochothèque, un énorme livre de poche qui ne tiendra pas dans celles de votre short : « Boris Vian, romans, nouvelles, oeuvres diverses ». Pas l’intégrale, mais disons l’essentiel (L’écume des jours, L’automne à Pékin, L’herbe rouge, L’arrache-coeur, J’irai cracher sur vos tombes, poèmes, chansons, bio...) pour le prix d’un CD. J’y ajouterais personnellement son excellente biographie, par Philippe Boggio, et « Les vies parallèles de Boris Vian » de Noël Arnaud (les deux existent en poche).

Votre sac de voyage ne serait pas complet sans y ajouter quelques auteurs américains. Tout d’abord, « Tendre jeudi », le plus tendre et le plus gai des romans de Steinbeck. Vous y croiserez Mack, Doc, Suzy et le prophète. Vous l’aurez lu trop vite. Vous vous consolerez en dévorant « Rue de la sardine » et « Tortilla Flat », du même, qui sont de la même veine. Vous attaquerez alors « La conjuration des imbéciles », de John Kennedy Toole, dont le héros, Ignatius J. Reilly, parle comme le regretté Desproges. Un véritable régal. Et s’il reste de la place, emportez aussi le très beau « Jules et Jim », d’Henri Pierre Roché - le roman est meilleur que le film. Tous ces livres sont disponibles en poche chez tout libraire digne de ce nom ; et faites-moi plaisir, ne les commandez pas chez les requins de la vente en ligne.

J’ajoute, pour achever Air Liberté, cet autre slogan choisi par cette impayable compagnie : « Vous ne pouvez pas mieux choisir ». Je vous entends déjà ronchonner que ce slogan est affreusement banal. Qu’il n’y a vraiment pas là matière à sourire. L’ironie, c’est de voir ce slogan dans un aéroport où Air Liberté est la seule compagnie à proposer des vols. Difficile effectivement de « pouvoir mieux choisir » quand Air Liberté dispose du monopole...

Bon vent à tous !

PIERRE LAZULY
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