Les Chroniques du Menteur
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Un chroniqueur passe

jeudi 30 avril 1998, par Pierre Lazuly

Petit homme ventripotent, ne sens-tu pas l’amour qui t’attend ? Tu trottines, père tranquille, sur les chemins armoricains, et tu doubles ce marcheur qui se dit chroniqueur. Et tu galopes, petit homme, ton ventre gigote dans ton K-way rose et bleu, ton étonnant bedon tout plein de houblon. Le chroniqueur se marre, bien sûr, lui il cherche une histoire. Pour raconter, lundi, à des gens qui s’ennuient et qui croient comme toi que le grand amour se promène parfois sur les bords de mer. Mais que dire sur toi, petit homme bedonnant, quoi d’autre à raconter que ton accoutrement ? Petit homme tout pâle, d’une grande ville toute sale, respirant enfin le bon air marin, ne sens-tu pas dans tes narines la chance qui s’anime ?

La chance marche vers toi d’un pas décidé. On la devine déjà femme d’un cadre vieillissant. Et elle t’arrête, du chemin s’inquiète, et toi c’est ta fête, car c’est toi qu’elle a choisi, pour ta bonne tête. « Vous êtes du coin ? », risques-tu. « Oui, non, enfin des fois », répond-elle troublée. Un chroniqueur passe. Il s’éloigne en souriant. Parfois la vie des autres semble être un roman. Il s’étend sur une plage, un peu plus loin, il écoute les parisiens. Il ferme les yeux et plonge dans leurs vies, si jolies dans leur bouche, si jolies qu’elles sont louches. Le chroniqueur se relève et reprend sa marche imbécile sous le soleil d’avril. Il revient vers toi, mais tu ne le vois pas, tout occupé que tu es avec ta fiancée.

« Vous zavéka écrire votre numéro de téléphone sur ce papier-là, vous zavépa un stylo ? », souffles-tu. « Ah mais je viens juste d’avoir le téléphone, je connais pas le numéro », dit la malheureuse. Silence gêné. Un chroniqueur passe. « Vous voulez pas que je vous fasse un thé ? », dit-elle avec du sexe dans la voix. « Oh non non non non », t’entends-tu répondre de ta petite voix haut perchée. Le chroniqueur étudie avec attention une plante mauve. « Vos amis vous attendent ? », s’enquiert-elle. « Non non, personne ne m’attend », assures-tu en oubliant tes amis qui t’appellent papa, « et puis quand c’est comme ça, je ne donne jamais d’heure ». Le chroniqueur s’éloigne, et toi tu restes, tu renaudes. Elle te jette un regard insistant, et toi tu ne sais que t’enfuir de ce qui t’attire. Rien qu’un thé, te dit-elle, mais tu sais bien ce qui t’attend. C’est bien le genre de thé qu’on ne boit jamais.

Et le chroniqueur marin réclame une pinte à la terrasse du coin. La mer s’interroge comme lui sur l’issue de votre comédie, quand soudain tu ressurgis, solitaire et ravi. Un rendez-vous, ou un simple bécot ? Tes épaules de séducteur se pavanent dans ton K-way rose et bleu. « Chaque pot a son couvercle », écrit le chroniqueur dans son carnet à spirales. Il sirote sa bière et ajoute « c’est dans les vieux pots qu’on fait la meilleure soupe ». Et toi, petit homme, tu t’en va seul, dans le soleil couchant. Tu as connu le grand amour. Et maintenant tu penses &agrave demain, au retour vers Pantin. Tu l’aimes tant, la Bretagne. On dirait qu’elle a été faite pour permettre aux parisiens de se prendre la main.

PIERRE LAZULY
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