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Ca fait désordre
6 mai 1998
Frédéric écoutait distraitement les propos incohérents de Jérôme, qui avait
encore forcé sur la sangria. Leurs regards hagards s’étaient tournés vers une
grande blonde qui dansait devant eux, avec un air triste et un type joyeux.
Elle a des jambes superbes, remarqua Frédéric.
Y a pas que les jambes, dit Jérôme.
Je crois que je suis amoureux, déclara Frédéric. Cette fille déchaîne déjà
en moi une véritable tempête érotique...
Oui, elle est plutôt bonne, concéda Jérôme avec poésie.
Mais ce n’est pas le physique qui compte ! nuança Frédéric.
Non, bien sûr, dit Jérôme, mais ca joue un peu quand même...
Ca joue un peu, admit Frédéric.
Il regardait toujours le sale type qui dansait continûment autour de sa blonde
comme pour marquer son territoire.
Il a l’air stupide, déclara Frédéric. C’est sûrement un âne.
Sûrement, dit Jérôme.
J’ai beau m’y connaître en psychologie féminine, y a toujours quelque chose
qui m’échappe, confia Frédéric. Qu’est-ce qu’elle peut bien lui trouver ?
Ils réfléchirent longuement, sans succès.
Tiens, regarde, il sort ! fit soudain Jérôme.
Dégoulinant de sueur, l’âne se dirigeait en effet vers le balcon où je sirotais
ma bière. Ah oui, je ne vous ai pas dit : j’adore les balcons. J’y passe le
plus clair de mon temps. On y fait de singulières rencontres.
Super la zik ! déclara l’âne en m’apercevant.
Oui, dis-je, c’est plutôt bien choisi.
Super comme soirée ! Je suis complètement raide.
Oui, tu as l’air.
Super le balcon ! On peut gerber.
Il y a un joli jardin en dessous, dis-je, l’air de rien.
Ah ? fit l’âne, et il se pencha.
Je ne suis pas un mauvais bougre, mais il faut bien donner quelquefois un coup
de main aux copains : une petite poussée dans le dos et l’âne se mit à voler.
Quelques instants plus tard, alors que je m’aventurais à l’intérieur pour me
réapprovisionner, la blonde, quelque peu inquiète, me harponna :
Tu n’as pas vu Folubert ?
C’est qui, Folubert ?
Mon copain. Celui qui a un tee-shirt Vache-qui-rit.
Ah si, je l’ai vu descendre. Il avait l’air pressé.
Il ne t’a pas dit où il allait ?
Non. Il raccompagnait une rousse, je crois.
Quel salaud, dit la blonde.
Viens, dis-je, je vais te présenter Frédéric. C’est un type formidable.
Je veux bien.
Frédéric fit un large sourire en nous voyant approcher. Il termina son whisky et
devint presque courageux.
Bonjour, vous avez de très jolis yeux, récita-t-il.
Ah ? dit la blonde qui s’attendait à ce qu’on lui parle de ses jambes.
Vous êtes seule ? continua-t-il.
Mon copain est parti sans prévenir. C’est un salaud.
Ca ne se fait pas, répondit poliment Frédéric.
Il est avec une autre, dit la blonde. Une rousse, en plus.
Quel salaud ! dit Frédéric.
Je ne veux plus jamais le revoir, continua la blonde.
Je vous comprends, dit Frédéric.
Vous au moins, vous n’êtes pas un salaud, présuma la blonde.
Non, dit fièrement Frédéric, je suis romantique.
Ah ? fit-elle, un peu inquiète. Pas trop, j’espère ?
Oh non, juste ce qu’il faut, dit Frédéric et il lui parla de ses seins.
Moi, vous comprenez, je m’étais déjà éclipsé et j’avais regagné mon balcon avec
mon nouveau stock de bières. Un type complètement saoûl est venu s’appuyer
contre le rebord du balcon et a vomi avec conviction. Celui-là, je ne l’aimais
pas, mais alors pas du tout. Et puis, comme il n’avait déjà plus beaucoup
d’équilibre, il ne s’est rendu compte de rien. Je n’ai pas pu m’empêcher
d’expédier aussi son copain. Il n’y était pour rien, lui, il me trouvait même
sympathique et commençait à me raconter sa vie, mais bon, dans la salle il y
avait cette chanson de Jacques Brel, vous savez, « au suivant, au suivant... »,
alors... il y est passé aussi.
Ca m’embête surtout pour le locataire du rez-de-chaussée, lui qui était si fier
de sa terrasse. C’est vrai que ça fait désordre, ce mélange de corps et de vomi.
Pierre Lazuly
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