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Jean-Pierre Gaillard
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Jean-Pierre Gaillard


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  Les gros malins  2 décembre 1998

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais le nombre d’individus malins est en constante augmentation. C’est bien simple : on ne rencontre plus qu’eux. Il y a quelques années encore, on ne pouvait se promener dans un supermarché sans rencontrer un grand nombre de consommateurs stupides, de gogos, de niais. Cette époque est révolue. L’intelligence n’a jamais été aussi présente que dans les supermarchés. « Dépêchez-vous d’être malin », chante la publicité ; « un kilo d’intelligence pour chaque caddie rempli » chantera-t-elle demain.

Une vaste étude anthropologique menée par un éminent chroniqueur nous apprend aujourd’hui qu’il existe deux catégories d’individus malins : le petit malin, dit « consommateur », qui s’efforce toujours d’acheter l’inutile au meilleur prix, et le gros malin, dit « petit porteur », qui ne sait plus vraiment quoi acheter et cherche sans cesse de nouveaux placements pour faire fructifier son argent superflu. Car si le contribuable aisé braille à longueur d’année qu’il paie trop d’impôts, il ne trouve rien de mieux à faire que de remettre ses économies aux mains de Jean-Pierre Gaillard. Ce qui prouve bien qu’il n’en avait pas vraiment besoin.

Mouton de Panurge, le petit porteur s’imagine qu’à la Bourse, il ne peut que gagner. Normal, il est « l’investisseur le plus malin du marché », comme le dit si bien la publicité de son conseiller financier. Le petit actionnaire est très sensible au matraquage publicitaire. Ils sont ainsi trois millions à avoir été plus malins que les autres, à avoir « pris du France Télécom » parce que leur collègue, ou leur voisin, en avait pris l’année précédente et qu’il y avait drôlement gagné (« elles valent deux fois plus cher ! »).

La vaste campagne de publicité orchestrée par France Télécom à l’occasion de cette nouvelle braderie de service public visait essentiellement les imbéciles dans mon genre, ceux qui n’avaient pas voulu acheter à l’époque un petit bout d’Etat et qui, maintenant, devait sans mordre les doigts. Témoin cette publicité, entendue sur France Inter, où un heureux actionnaire (Philippe, étudiant) explique : « c’est évident qu’il fallait en prendre, moi, sans vouloir me vanter, je suis actionnaire du réseau le plus moderne de la galaxie ». Et son copain de répondre : « bon, d’accord, t’as été plus malin que moi ».

Car ce petit monde idyllique des publicités France Télécom, c’est une autre planète. Une planète où même les étudiants achètent des actions. « T’as été plus malin que moi », répond à l’étudiant actionnaire son copain moins malin. Lequel avait peut-être autre chose à faire de son argent de poche. Ou bien n’en avait pas.

Car évidemment, tout le fond du problème est là. Dans cette poche, que l’on a plus ou moins pleine, et qui détermine la facon dont on nous fera aimer l’an 2000. Les uns peuvent espèrer de solides plus-values ; les autres savent déjà que leur abonnement téléphonique, un monopole de fait, sera augmenté de 12% au premier janvier pour satisfaire les premiers.


GROS MALIN N’Y COMPREND RIEN

Le CAC 40, qui la semaine dernière était revenu flirter avec les 4 000 points, pouvait laisser croire au petit porteur ignare que le krach de septembre n’était qu’un accident de parcours et que l’on avait renoué avec le « cercle vertueux de la croissance ». Il fallait bien lui redonner confiance en la Bourse si on voulait pouvoir lui fourguer quelques actions : « pour que chacun ait le sentiment de s’enrichir, il faut augmenter la somme globale en circulation par l’arrivée de nouveaux pigeons », comme l’écrivait ARNO (Ni vu ni connu, je t’embrouille).

Mais la situation internationale n’a pas fondamentalement changé. Le Japon s’enlise, la Russie aussi. L’Amérique Latine est toujours en sursis ; en Europe, la croissance ralentit. Et le décrochage brutal des bourses européennes en ce début de semaine (-7% en deux jours) pourrait bien annoncer une sévère rechute. Le temps pour les fonds de pension de prendre quelques bénéfices sur le dos des gros malins. Qui l’auront bien cherché.

D’ailleurs, le cours de l’action France Télécom, qui a régulièrement grimpé pendant toute la durée de l’opération, est à la baisse depuis lundi. De quoi décevoir les 3 millions de particuliers qui ont souscrit des actions. Tant mieux. Ça leur apprendra. Quand un publicitaire vous dit que vous êtes malin, l’arnaque n’est jamais loin.

Pierre Lazuly



Éloge de Goh Chok Tong  16 novembre 1998

C’est en lisant Robert Castel (« Les métamorphoses de la question sociale ») que j’ai trouvé, et recopié sur mon cahier d’écolier, cette définition de l’homme libéral : « L’homme libéral est un individu rationnel et responsable qui poursuit son intérêt sur la base de relations contractuelles qu’il noue avec autrui ».

Cette définition est des plus objectives : elle satisferait à la fois Alain Madelin et Pierre Bourdieu. Et je crois rester tout aussi objectif en ajoutant qu’« individu qui poursuit son intérêt », c’est précisément la définition d’un égoïste. Quand j’étais petit, ma maman me disait toujours que ce n’était pas bien, d’être égoïste. Hélas, aujourd’hui, force est de constater que l’égoïsme est à la mode. L’égoïsme, c’est le progrès.

Le Premier ministre singapourien le regrette vivement. Goh Chok Tong vient en effet de s’élever contre l’égoïsme de ses concitoyens et d’exhorter ceux-ci à être « particulièrement gentils » les uns envers les autres. En 1996, lors de son discours de Nouvel An, le Premier ministre avait déjà émis l’idée d’une « semaine de la gentillesse » à Singapour, dont les habitants étaient selon lui trop concentrés sur leurs richesses personnelles et pas assez sur leurs qualités humaines.

« Quand le gâteau économique devient plus petit, certains ne pensent plus qu’en terme d’emploi à garder ou d’entreprise à sauver », a expliqué l’honorable Goh Chok Tong. « Pourtant, c’est dans ces moments-là que la gentillesse et la considération sont les plus vitales. Des actes de gentillesse faits en connaissance de cause font de nous des gens meilleurs ».

Opposer la gentillesse et la considération à la concurrence et la compétition, voilà un bien joli programme. Puisse-t-il devenir un jour celui de la Communauté Européenne...



PRÉCISION (suite à la chronique ci-dessus)

Un lecteur bien informé des choses de Singapour me précise que le gouvernement singapourien conduit depuis des années un programme de propagande pour la politesse dans les rues, mais que parallèlement le contrôle social y est extrêmement vigoureux : vidéosurveillance généralisée, etc...

« Je n’ai pas vu une seule rue qui donne un sentiment d’insécurité », confirme d’ailleurs une publicité de l’Office National du Tourisme de Singapour. La gentillesse voulue par Goh Chok Tong ne serait donc qu’une gentillesse de vitrine : « fais un sourire, tu auras des devises ». Un refrain tristement libéral...



LE PÉNIS AFFECTÉ PAR LA CRISE

L’information était révélée par Libération, le 23 octobre : « Si l’on en croit l’urologue brésilien Roberto Trulli, qui étudie la question depuis plusieurs années, la crise économique et la menace du chômage réduisent la taille du pénis en moyenne de 2cm ».

Voilà qui expliquerait la voix dépitée de Jean-Pierre Gaillard lorsque le CAC 40 est « en petite forme », et l’excitation du même lorsque le CAC 40 « se reprend » ou « dépasse un nouveau seuil psychologique ». Voilà qui expliquerait aussi l’obsession d’un Dominique Strauss-Kahn qui ne rêve que d’une croissance de 3%.

Mais le plus amusant dans ce genre d’enquêtes, c’est toujours les enquêteurs. Pensez donc qu’il existe au Brésil un urologue dont le travail, depuis plusieurs années, consiste à mesurer chaque jour le sexe des passants et à reporter ces mesures sur un grand papier millimétré où figure également les fluctuations du Dow Jones. C’est une vie des plus misérables.



EN BREF...

Un artiste italien qui avait pris pour habitude d’exposer ses propres excréments dans des boîtes hermétiques sous le titre « Déjections d’artiste » vient d’obtenir d’un musée de Copenhague la somme de 220.000 francs à titre de dédommagement. La température du musée étant trop élevée, son oeuvre lui avait été rendue « dénaturée ».

Un banquier fraudeur pensait échapper aux photographes qui l’attendaient devant le Tribunal de Londres en portant une perruque, un sac à main et une robe à fleurs. Raté. C’est donc dans cette tenue qu’il a eu le lendemain les honneurs de la presse.



QUAND JE N’ÉCRIS PAS, JE GROSSIS

Vous l’aurez compris, les chroniques font aujourd’hui leur retour. Il serait exagéré de parler d’une nouvelle formule ; disons que les chroniques seront désormais moins fréquentes mais plus travaillées. Ce nouveau rythme de parution devrait me permettre de mener en parallèle d’autres activités journalistiques.

Vous trouverez également sur le site plusieurs recueils de chroniques, sous forme de cahiers thématiques à imprimer. Vous pouvez aussi, avec le concours de Radio-France, écouter en RealAudio les chroniques de l’impayable Jean-Marc Sylvestre.

Je dois enfin vous avouer que la motivation m’est revenue à la lecture de vos derniers courriers. Il fallait sans doute que je suspende les chroniques pour comprendre que je devais les continuer. Vous avez gagné. Ne vous sentez pas pour autant obligés de réagir à chacune de mes chroniques (je serais bien embêté), mais n’hésitez pas à me faire part de vos remarques et des informations croustillantes qui viendraient à passer sous vos yeux...

Pierre Lazuly



Écoutez la décadence  2 octobre 1998

Ceux d’entre vous qui parviennent toujours à écouter France Inter auront sans doute remarqué l’omniprésence à l’antenne des publicités financières : de la CNP qui entre en Bourse (« pour être plus proche de nous ») à la Mondiale qui nous permet de bénéficier des meilleures assurances vie, de la « fiscalité avantageuse du PEP » et même de profiter de la loi Madelin - Dieu m’en garde ! -, c’est triste à dire, mais France Inter est devenue peu à peu la radio des investisseurs malins.

Alors peut-on décemment, après une publicité nous incitant à devenir actionnaire de la CNP, expliquer en ouverture de journal que la Bourse de Paris a perdu 9% en deux jours, que les valeurs bancaires se sont effondrées de près de 60% et qu’aucune d’elles n’est capable d’évaluer ses pertes ?

Peut-on, sans nuire aux gentils annonceurs, expliquer les tenants et les aboutissants de la crise, de parler de la situation intenable en Amérique Latine ? Le petit auditeur-porteur pourrait s’inquiéter de l’avenir de la CNP, réfléchir à deux fois avant de se laisser tenter par la « fiscalité avantageuse du PEP ».

Alors, petitement, on ouvre le journal sur la querelle des séniles du Sénat, les petits vaccins qu’il faut ou qu’il faut pas, Chirac qui s’extasie devant une 306, puis on laisse Jean-Pierre Gaillard déblatérer quelques chiffres à la va-vite en expliquant que c’est à cause d’Alcatel, du sexe de Monsieur William Clinton ou des fonds de pension, mais que tout ça va rentrer dans l’ordre, d’ailleurs regardez, les français ont confiance, ils ont acheté 33% de voitures en plus en septembre ! Suit alors la publicité pour je ne sais quelle banque, se terminant par (je cite) « moi, j’aime gagner ; avec le placement machin, je suis l’investisseur le plus malin du marché ».

J’ai longtemps été un fidèle d’Inter, pour une bonne et simple raison : on ne nous y prenait pas pour des imbéciles. C’est désormais chose faite. L’introduction de la publicité à l’antenne était loin d’être innocente. Car on ne le répètera jamais assez : la publicité est le meilleur moyen de contrôler les médias, d’acheter leur bienveillance, de tuer l’impertinence, de flinguer l’indépendance. France Inter « s’adapte » simplement à la médiocrité ambiante.

Reste Daniel Mermet et son émission modeste et géniale ; coincé entre deux barils d’assurance-vie et une loi Madelin, il a l’air malin.



EN BREF !

Moi qui m’imaginais qu’avec un slogan aussi cynique (« on peut encore être ému de nos jours »), le public bouderait la 206, j’ai été déçu : la 206 est un véritable succès commercial, si vous en commandez une maintenant vous ne l’aurez qu’en janvier. Ça doit être pour faire durer l’émotion.

Près de deux Français sur trois (62%) pensent que Lionel Jospin sera « un jour » élu président de la République, selon un sondage IPSOS publié par L’Evénement du Jeudi. Il y a trois ans, ils disaient la même chose de Balladur.

L’imbécile du jour est l’UDF Jean-Pierre Raffarin, pour cette intéressante analyse : « on ne peut pas préparer l’union dans la désunion ».



MENACES SUR LES ÉQUILIBRES NATURELS
(une dépêche AFP)

Un tiers de la richesse naturelle de la planète a disparu depuis 1970, sous la pression de l’augmentation rapide de la consommation humaine qui menace de rompre les équilibres naturels, a affirmé jeudi le Fonds mondial pour la Nature (WWF).

Le Fonds a établi dans un rapport un indice qui mesure pour la première fois la préservation des milieux (écosystèmes) forestiers, marins et d’eau douce dans 152 pays. Il a observé en parallèle la pression exercée par la consommation des hommes, notamment de céréales, poissons, viande et ciment. Globalement, l’indice du Fonds mondial pour la nature a baissé de 30% depuis 1970. La détérioration s’est accélérée au cours des dernières années, avec un recul de 3% par an.

Dans le même temps, la consommation humaine s’emballait et croît désormais à un rythme de 5% par an. Elle a doublé pour le poisson depuis 1960, avec quelque 110 millions de tonnes pêchées par an, doublé aussi pour les céréales, et progressé des deux-tiers pour le bois.

La consommation de ciment, indicative de l’urbanisation de la planète, a quadruplé, tandis que les prélèvements d’eau douce doublaient, de même que les émissions de dyoxide de carbone, responsables des changements climatiques. Les pays industrialisés sont bien évidemment en tête du mouvement, consommant en moyenne 2,5 fois plus que les habitants des pays en développement, avec des écarts considérables d’un pays à l’autre.

Le résultat de cette consommation en croissance exponentielle est une « détérioration très nette des écosystèmes naturels », note l’un des auteurs du rapport, Jonathan Loh. « Et le plus inquiétant est le déclin des milieux d’eau douce, qui ont jusqu’à présent beaucoup moins préoccupé les esprits que les forêts et les océans ».

Ainsi, la moitié des écosystèmes d’eau douce sont en déclin depuis le début des années 1970, souligne le rapport, qui a étudié quelque 227 espèces de poissons, reptiles, oiseaux et mammifères vivant dans ou autour des lacs. Dans les mers et océans, 40% des espèces déclinent, tandis que les forêts ont perdu entre 1960 et 1990 13% de leur superficie globale, l’équivalent d’une zone un peu plus grande que l’Espagne.

L’Asie et ses forêts tropicales ont été les plus touchées par les incendies et la déforestation, causée notamment par l’exploitation agricole des sols et industrielle du bois. Aujourd’hui, seuls le Canada, la Russie et les bassins de l’Amazone et du Congo restent relativement épargnés.

Pierre Lazuly



Boris, tu me fais kracker !  27 août 1998

Pauvre Jean-Pierre Gaillard ! Lui qui avait attendu la fin du mois d’août pour s’offrir une semaine de vacances en espérant battre enfin Jean-Marc Sylvestre à la pétanque : à peine avait-il quitté la capitale que le CAC 40 s’effondrait. Ah, le pauvre homme ! Lui qui confiait récemment à Libération qu’il ne pouvait s’empêcher de jeter un oeil à la bourse de Tokyo lorsqu’il se levait la nuit pour pisser, cette fois c’est sûr, ses vacances sont gâchées. Même les moules-frites de Berck-Plage auront un arrière-goût de récessionnite.

Le ministre de la Méthode Coué, Dominique Strauss-Kahn, en était presque pathétique, déclarant hier au cours d’un point-presse : « En 1999, la croissance sera forte. Ce sera peut-être 2,8, 2,9 ou 2,7% ». Pauvre homme, pinaillant au sujet d’hypothétiques décimales à la veille d’une récession mondiale. Il se permet pourtant de faire les gros yeux à Boris Eltsine ; un Boris Eltsine qui de toute façon, selon CBS, s’apprêterait à démissionner. Ce qui serait terrible : s’il perd son travail, il risque de se mettre à boire.

Car DSK et son homologue allemand en sont encore aux remèdes FMI : ils appelent dans une lettre les autorités russes à engager des réformes économiques profondes (la fameuse « politique d’austérité »), faute de quoi la communauté internationale n’augmentera pas son aide.

On se souvient pourtant des déclarations de Tchernomyrdine, mardi : « La priorité sera la défense des intérêts sociaux de la population, le paiement des salaires et la politique industrielle de l’Etat, car on ne pourra pas faire sortir la Russie de la crise par des mesures uniquement monétaristes ».

La Banque mondiale vient justement de découvrir qu’il était « louable de rompre avec des politiques restrictives qui ne font qu’aggraver la récession ». Ou fait semblant de le découvrir, maintenant que la crise financière ne peut plus être endiguée par le FMI. Jusqu’ici, celui-ci injectait dans l’économie du pays en crise quelques milliards de francs (provenant des fonds publics des autres états) pour limiter les dégâts occasionnés par des spéculations à haut risque. Privatisation des profits et nationalisations des pertes : une vieille habitude. Aujourd’hui les caisses publiques sont vides, et les investisseurs sont inquiets : le Dow Jones perdait hier 4,1% en fin de séance.

Ils me font marrer, les investisseurs. Ils vous répètent à longueur d’année qu’« investir, c’est prendre des risques », et lorsque justement se profile le risque, ils quittent le navire : ils se défont des actions des leurs merveilleuses entreprises pour se rabattre sur les obligations de cet état archaïque mais tellement rassurant. Bande de lâches !

Pierre Lazuly



© Les Chroniques du Menteur, 2008
E-mail : Pierre Lazuly
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