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Jean Glavany
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  Réussites techniques
(chronique des privatisations heureuses)  11 janvier 2001

On n’en croyait pas ses yeux, lundi, en lisant les deux articles de Libé consacrés aux effets néfastes des privatisations dans les pays anglo-saxons : « Amateurs du tout-privé, welcome ! En Californie, les habitants risquent d’être plongés dans le noir une heure chaque jour. En Grande-Bretagne, ce sont les trains qui pâtissent de la mauvaise gestion des opérateurs privés. Dans ces deux régions du monde, la privatisation avait été prônée au nom d’une plus grande efficacité... ».

Il faut dire que la situation est plutôt grave. La crise de l’électricité fait rage dans la Silicon Valley : « Black-out tournant : c’est la menace qui guette la Californie », annonçait le premier article  [1] « Dès cette semaine, aux heures de pointe (entre 16 et 19 heures ), quand les magasins sont encore ouverts, que les Californiens dînent, regardent la télé et surfent sur le Net, les compagnies d’électricité risquent de couper le courant pendant une heure, à tour de rôle, quartier après quartier. La situation évoque plus un pays en développement que la contrée de la Silicon Valley ! ». Le second article était consacré à la situation catastrophique du transport ferroviaire en Angleterre : « Notre système de transport est en ruine, c’est vraiment le tiers-monde », se lamentait un homme d’affaire anglais en attendant désespérément sur un quai londonien que l’on trouve un conducteur à son train [2]. Notre libéralisation chérie aurait-elle des ratés ?

C’est pourtant le même Libération qui, le 27 décembre dernier, se félicitait ouvertement des dernières libéralisations en dressant le bilan de la présidence française de l’Union Européenne. « Malgré des réussites techniques, ce semestre restera un fiasco politique », résumait le correspondant permanent du journal à Bruxelles, Jean Quatremer [3]. Le fiasco politique, encore, on voyait bien : l’échec du traité de Nice, il n’y avait guère que le Grand Abracadabrantesque pour « ne pas y croire ». Mais les « réussites techniques », c’était une excellente idée de nous les rappeler, on les avait presque oubliées.

Quels étaient les bons points « techniques » distribués par Libé ? « Au sein de l’équipe gouvernementale, certains ministres ont tout de même été de vraies bonnes surprises. Jean-Claude Gayssot, le ministre des Transports, a ainsi réussi à boucler trois dossiers difficiles : la libéralisation du transport ferroviaire des marchandises, le premier paquet renforçant la sécurité maritime et, enfin, la directive limitant le temps de travail des routiers. Ou encore Christian Pierret, le ministre de l’Industrie, qui, en dépit de l’échec de la directive sur l’ouverture de la Poste à la concurrence, a réussi à mener à bien la libéralisation totale des télécommunications locales. »

Certes, la libéralisation du transport ferroviaire par un ministre communiste est un « exploit technique » qui méritait d’être salué. Christian Pierret, lui, récolte un « peut mieux faire » : rendez-vous compte, en 6 mois, il n’a réussi à libéraliser que les télécommunications locales, il n’a même pas été capable d’ouvrir la Poste à la concurrence ! Pour un ministre socialiste, une seule libéralisation en 6 mois, c’est assez pitoyable. Ca aurait été une jolie « réussite technique », pourtant, de libéraliser la Poste. Libé l’aurait saluée dignement, soyons-en sûrs. On allait pouvoir, grâce à la concurrence, envoyer des courriers à la Défense pour 80 centimes ! (Et tant pis si le facteur, pour être rentable, ne pouvait plus venir que deux fois par semaine amener le courrier à votre grand-mère dans le Cantal).

J’aime beaucoup les « dossiers techniques ». L’élargissement de l’Union, son mode de fonctionnement, tout ça c’est estampillé « politique », c’est bon pour le débat public. La libéralisation du transport ferroviaire, l’ouverture à la concurrence de la Poste, c’est pas politique du tout. Circulez, y a rien à voir, c’est un dossier technique, on règle ça entre experts. Quand le ministre (de gauche) arrive à faire avaler la libéralisation, c’est une « réussite technique ». Et quand les salariés ou les usagers des services publics concernés parviennent à le faire reculer, c’est un « échec technique » sur ce dossier. Et Libé vous donne un mauvais point à la fin de l’année.

Mais le meilleur était pour la fin. Jean Quatremer s’extasiait sur le cas Jean Glavany, « le ministre de l’Agriculture, qui a montré un incontestable talent pour défendre dans un premier temps la non-interdiction des farines animales avant d’en obtenir le bannissement au niveau européen, le tout avec la même fougue. » C’est sûr : réussir à défendre, dans un intervalle de 6 mois et « avec la même fougue », une position et son parfait contraire, ça révèle un « incontestable talent ». Un incontestable talent de guignol.

Et nul doute que Libé, après nous avoir vanté les « réussites techniques » des privatisations socialistes, saura dénoncer « avec la même fougue » leurs funestes conséquences lorsque notre électricité sera rationnée et notre réseau ferré dévasté.

Pierre Lazuly


[1] Annette Lévy-Willard, « Privatisation : le trou noir californien », Libération, 8 janvier 2001.

[2] Agnès-Catherine Poirier, « Le « désastre » du train britannique », Libération, 8 janvier 2001.

[3] Jean Quatremer, « Comment Paris a gâché son mandat européen », Libération, 27 décembre 2000.



Un effet boeuf
(chronique des steaks sécurisés)  15 novembre 2000

On ne peut être qu’admiratif devant la prodigieuse capacité d’adaptation des professionnels de la restauration. Ce midi, je suis resté bouche bée devant le menu affiché à l’entrée de la cantine. Outre le traditionnel poisson (sauvage ? d’élevage ? on ne le sait jamais), nous étaient proposés au choix « chou farci » (à quoi ?) ou « bourguignon » (tout court). Le chou farci, passe encore, ça fait bien longtemps qu’on a perdu tout espoir de connaître la composition de sa farce, mais le « boeuf bourguignon », lui, n’avait encore jusque là jamais été jusqu’à renier son vrai nom. Dans un grand élan de transparence, je suppose, il devenu le « bourguignon » tout court. L’avantage, c’est que le distrait, tout absorbé qu’il est par ses grandes considérations sur Windows NT, le commande en s’imaginant sans doute qu’il s’agit là d’une nouvelle viande.

En attendant, faute de pouvoir rassurer le consommateur de viande par des nouvelles véritablement rassurantes, c’est dans une véritable surenchère de substantifs que se sont lancés les pouvoirs publics depuis quelques temps. C’est bien simple : on mange du sécurisant et du sécurisé à toutes les sauces, on se goinfre de transparence. À défaut d’autres aliments...

Parmi les déclarations transparentes dictées par le principe de précaution, j’avais une tendresse toute particulière pour l’assertion sécurisante de François Patriat, notre distingué secrétaire d’Etat au Commerce, à la Consommation et aux Prions : « aujourd’hui, tous les spécialistes indiquent que la phase de contamination est derrière nous et que jamais la viande n’a jamais été aussi sécurisante qu’aujourd’hui. » De la viande saine, encore, je vois, j’imagine, je comprends bien le concept, mais alors de la « viande sécurisante », il faudrait qu’on m’explique. Dans le même ordre d’idées, j’aimais beaucoup les « farines sécurisées ». Avant de se résoudre à abandonner toute utilisation de farines animales, Jean Glavany avait lancé l’idée : on allait utiliser des « farines sécurisées ». Pour produire de la « viande sécurisante », remarquez, c’est un raisonnement qui se défend.

Mais la plus belle déclaration vachefollesque devait être proférée la semaine dernière par mon ministre préféré, après que le comité interministériel des prions recommande à l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments d’« éviter la découpe de la colonne vertébrale et d’exclure son utilisation dans la chaîne alimentaire », ce qui devait, en toute logique, placer la côte de boeuf sur la liste déjà longue des morceaux interdits. Alors Jean Glavany eut cette phrase superbe : « la côte de boeuf est inoffensive si on la coupe autrement. »

Depuis, à chaque fois que je vois un morceau de bidoche, je ne peux m’empêcher d’y repenser. Sa déclaration m’a terrifié. C’est vrai, au resto, on coupe tous notre viande à la bonne franquette, d’une façon assez peu scientifique et même, disons-le carrément, franchement désordonnée. Tenez, l’autre jour, à la cantine, je regardais mes collègues découper leur entrecôte comme ils pouvaient, avec une certaine maladresse et des couteaux mal affûtés. L’un d’entre eux avait choisi de la couper dans le sens de la longueur, l’autre préférait la perpendicularité. Un troisième, plus concentré, la tranchait péniblement de façon concentrique, comme on lui avait montré à la télé. Il ne faut pas rigoler avec la santé. Les mots de Glavany résonnaient toujours dans ma tête : « la côte de boeuf est inoffensive si on la coupe autrement. » C’est sûr, statistiquement, un de mes collègues allait forcément y passer avant l’heure du café. Même moi, avec mon poisson d’élevage, je n’étais pas tellement rassuré. Jean Glavany ne m’avait pas dit comment le découper.

Finalement, il n’en a rien été. Ce fut un miracle : on était encore tous vivants à l’heure du café. Alors on a fêté dignement l’événement en offrant chacun notre tournée. Moi, histoire de refroidir l’atmosphère, je leur ai quand même raconté l’histoire du steak haché, découverte dans Le Canard Enchaîné : « Interdits en Grande-Bretagne, des cervelles, des boyaux, des os de bovins anglais, « matériaux à risques spécifiés », c’est-à-dire susceptibles d’être porteurs du prion, ont été massivement importés en France à partir de 1988. Ces abats étaient en grande partie destinés à être incorporés comme agents de texture aux steaks hachés et autres spécialités agroalimentaires... Ils n’ont été interdits en France qu’en 1996. Selon les statistiques douanières britanniques, la France importait un peu moins de 350 tonnes d’abats bovins jusqu’en 1987. Et puis, brusquement, alors que les « matériaux à risques spécifiés » sont interdits pour la consommation humaine en Grande-Bretagne, les importations françaises explosent. Elles passent alors de 326 tonnes - la routine - en 1987 à 4883 tonnes en 1988 et progressent régulièrement pour atteindre 8173 tonnes en 1994... »

Ainsi donc, pendant 8 ans, ces abats interdits pour l’alimentation des ruminants anglais servaient allègrement à la composition des steaks hachés français. Enfin, entre nous, il n’y a sûrement pas là matière à s’inquiéter. Si vous voulez mon avis, le steak haché est inoffensif si on le coupe différemment.

Pierre Lazuly

« Que l’on croie ou non à la solidarité du vivant, on ne tardera guère à comprendre qu’à l’ère industrielle la condition des poules, comme celle des autres animaux, préfigure ou révèle sous un jour des plus crus une nouvelle condition humaine. D’ores et déjà, les "clientèles captives" sont mises en demeure de préférer les pollutions et les nuisances à la privation de biens rendus obligatoires par le fanatisme consumériste. Les instituts de sondage, les enquêtes d’opinion et les études de marché prouvent statistiquement qu’un citoyen normal préfère respirer du gaz carbonique, boire des solutions de nitrates, avaler des aliments synthétiques plutôt que d’être privé d’un répondeur automatique, d’une lessive aux agents blanchissants ou d’une automobile climatisée, qu’il préfère l’anesthésie des jeux télévisés et des parcs de loisirs pour "se sentir en sécurité, ne pas éprouver de douleur, ne pas présenter de symptômes d’ennui et de frustration". »

(Armand Farrachi, Les poules préfèrent les cages, Albin Michel)



Retour à l’anormal  11 septembre 2000

Finalement, on a eu tort de railler la remarquable émission de Jean-Pierre Foucault cet été. Au moins, dans « Qui veut des millions ? », les questions étaient peut-être stupides mais il y avait des questions. Pour cette estivale rentrée, les règles du jeu se sont encore simplifiées. Pour gagner des millions, il suffit désormais de râler avec un camion. (C’est un jeu réservé aux patrons.) Cette fois encore, l’émission a été assez suivie : il faut dire que Gayssot et Glavany l’animaient jour et nuit avec une impressionnante énergie. La première série vient tout juste de se terminer, mais bon, c’est comme pour Jean-Pierre Foucault, après un tel succès ce serait vraiment dommage de ne pas recommencer.

En attendant, l’automobiliste frétille à l’idée de pouvoir se réapprovisionner en carburant. Pour un peu, il en boirait. Comme dans les pubs pour les eaux minérales où la demoiselle bronzée boit à la bouteille en en foutant la moitié à côté. Enfin, soyons justes : l’automobiliste ne frétille qu’à moitié. Vu qu’il lui reste encore trois quarts de réservoir, c’est pas la peine de se presser. Quoique, sait-on jamais, ce serait peut-être plus prudent d’en racheter quelques bidons. Qu’on mettrait de côté dans la cave pour la prochaine série d’émissions. Que l’on ressortirait en temps de crise avec une grande émotion. On choisirait soigneusement ses bidons ; on hésiterait à ouvrir ses bouteilles de Total 86 pour n’importe quelle occasion.

Quoi qu’il en soit, si vous voulez être vraiment malins, je ne peux que vous conseiller les services d’une nouvelle start-up. J’ai découvert ça dans le supplément rédactionnel que donnait gracieusement Libé avec son Spécial Chaussures de samedi dernier. Gaslive.com (qui, comme son nom idiot l’indique, est une start-up française) proposera dès la fin du mois aux internautes désoeuvrés de « choisir leur pompe à la carte d’après les informations recueillies par les automobilistes ». Vous pourrez ainsi savoir, rien qu’en regardant sur Internet, que le diesel est vachement plus cher dans les stations Total de l’autoroute A6 qu’à l’Inter de Trifouillis-sur-Yvette. Bon, là, l’exemple est mauvais, on le savait. Disons que, grâce à Gaslive, vous ne pourrez plus ignorer que le sans-plomb est moins cher à Vélizy 2 qu’à l’autre bout de Paris. Comme ça, ni vu ni connu, deux petites heures de périph’ et vous aurez gagné facilement 15 francs sur un plein. C’est vachement malin.

Et encore, vous ne connaissez pas le meilleur : « dès le début, les informations seront accessibles sur les mobiles grâce à la technologie du Wap ». On en frémit. Quand vous annoncerez fièrement à votre dulcinée, après avoir claqué 15 balles de forfait SFR à wapper comme un malade sur Gaslive, qu’en faisant un détour de 30 bornes vous pourrez avoir le sans-plomb 8 centimes moins cher, nul doute que, pleine d’admiration, elle vous jettera un regard énamouré. Alors, quand vous lui annoncerez qu’en plus vous êtes un « spoteur de Gaslive », elle sera carrément subjuguée.

Parce qu’il faut que je vous explique : un système aussi génial, ça ne peut évidemment pas marcher tout seul. « Pour être complet et performant », Gaslive compte sur les « spoteurs » : « c’est-à-dire les automobilistes qui accepteront de jouer pour nous les informateurs. Ils nous communiqueront le prix de l’essence, les services, la qualité de l’accueil [...] et en échange, on leur attribuera des points qui leur permettront de gagner des cadeaux, de participer à des concours, d’avoir des réductions à la pompe ». C’est en effet la règle numéro 1 de la Nouvelle Economie : compter sur ces nigauds d’internautes pour faire le sale boulot. En échange de quelques cacahuètes, naturellement. « Ces spoteurs finiront par former une communauté spécialisée dans l’observation des pompes à essence. Cela peut faire sourire - en effet - mais l’enjeu est énorme (sic). Car le développement et le succès du projet ne se feront pas sans l’assiduité des internautes. » L’enjeu est énorme, en effet.

En attendant le moment béni où ce prodigieux outil « serait utilisé par tous et s’étendrait à l’Europe entière », et si vous n’êtes pas trop absorbé par l’observation des pompes à essence, je ne peux que vous conseiller de relire (j’espère) un petit livre illustré. Un livre pour enfants que je n’avais pas relu depuis au moins trois quinquennats, et qui est encore plus beau lorsque l’on a grandi. À l’heure où les marchands, sous prétexte de nous faire gagner du temps, tentent de nous refourguer sans cesse de nouvelles âneries, ça fait le plus grand bien de relire ceci :

« C’était un marchand de pilules perfectionnées qui apaisent la soif. On en avale une par semaine et l’on éprouve plus le besoin de boire.
- Pourquoi vends-tu ça ? dit le petit prince.
- C’est une grosse économie de temps, dit le marchand. Les experts ont fait des calculs. On épargne cinquante-trois minutes par semaine.
- Et que fait-on de ces cinquante-trois minutes ?
- On fait ce qu’on veut...

« Moi, se dit le petit prince, si j’avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine... »

(« Le Petit Prince », de Saint-Exupéry)

Pierre Lazuly



Traçabilité du député  9 août 1999

Je croyais en avoir fini avec les vaches hystériques, et voici que réapparaît chez nous la désormais célèbre British beef. Évidemment, comme on pouvait s’y attendre, la levée « pourtant très prudente, progressive et assortie de conditions drastiques » de l’embargo sur la viande bovine britannique soulève en France « des réactions d’inquiétude dans les milieux spécialisés ». Ou, si vous préférez, des réactions bien chauvines dans les milieux intéressés.

Le président des jeunes agriculteurs, Pascal Coste, estime naturellement qu’« il faut que la provenance britannique soit très clairement indiquée pour ne pas mélanger cette viande avec tout ce qui a été fait en matière de traçabilité pour la viande française et qui a par son sérieux la confiance des consommateurs français ». Personnellement j’aime beaucoup la « traçabilité ». C’est un mot qui rassure les Français. Qui n’existe dans aucun dictionnaire, mais qui rassure les Français. Surtout lorsqu’un guignol encravaté évoque d’un air grave « ce qui a été fait en matière de traçabilité ».

Jean-François Mattéi, député UDF des Bouches-du-Rhône et rapporteur en janvier 1997 de la mission parlementaire française sur la vache folle, estime quant à lui que l’épidémie d’encéphalite spongiforme bovine « n’est pas terminée en Grande-Bretagne » et que par conséquent, la levée de l’embargo sur la viande bovine britannique est « incohérente, prématurée et inquiétante ».

J’en connais un autre qui est incohérent et inquiétant. Sauf erreur de ma part, l’épidémie d’encéphalite spongiforme bovine n’est pas plus terminée en France qu’elle ne l’est en Grande-Bretagne. J’ai encore vu passer trois nouveaux cas de vache folle ces deux dernières semaines dans les dépêches AFP. Une dans les Côtes d’Armor, l’autre dans l’Aube, la troisième dans la Manche. Toutes étaient des vaches dites NAIF, « nées après l’interdiction des farines animales ».

Comment donc ces braves vaches ont-elles pu alors devenir folles ? « L’hypothèse la plus probable retenue par le comité interministériel est l’existence de contaminations alimentaires croisées par des aliments non destinés aux bovins. Ces contaminations croisées rendent possible une contamination des bovins les ayant consommés, jusque dans la seconde partie de l’année 1996, date à laquelle les mesures évitant la contamination des aliments destinés aux autres animaux ont été mises en oeuvre ». Il est d’ailleurs amusant de constater qu’après avoir décidé d’interdire les farines animales, il a fallu attendre encore 3 ans avant que l’on songe qu’il n’était peut-être pas très malin de continuer à transporter toutes les sortes de farines dans les mêmes camions. Que les livreurs n’étaient jamais à l’abri d’un moment de distraction.

On a tout de même fini par y penser. Hélas, « le délai moyen d’incubation de la maladie (5 ans), conduit à prévoir l’apparition de nouveaux cas d’ESB pendant une période approximative de 5 ans après la mise en oeuvre des nouvelles mesures de prévention prises en 1996, soit jusque fin 2001 environ ».

Si Jean-François Mattéi était vraiment cohérent (je sais, c’est assez dur à imaginer, un député UDF cohérent, mais essayez un instant), il décrèterait immédiatement un embargo sur la viande bovine française. Pour rester fidèle à ses propres arguments : puisque l’épidémie « n’est pas terminée » en France.

N’écrivait-il pas lui-même dans son rapport, en 1997 : « La crise de la vache folle a montré une absence totale de morale de la part des dirigeants européens et c’est en cela qu’elle est un émissaire d’une remise en question des principes, uniquement économiques jusqu’à maintenant, qui prévalent à son action » ? N’avait-il pas estimé que « les problèmes d’environnement devaient également être gérés dans un souci de santé publique et que le ministère de l’Environnement comme le ministère de la Santé devaient s’affranchir des pressions des industriels » ?

De bien louables intentions. Mais le très incohérent Jean-François Mattéi allait écrire à peu près le contraire quelques pages plus loin, en appelant de ses voeux la création d’un « Institut des hautes études de gestion de crise » (ça ne s’invente pas), chargé d’inculquer un certain pragmatisme à nos hommes politiques : « Un mot ou une formule prononcé par un ministre peut avoir des conséquences dramatiques pour un secteur économique. Il faut donc avoir conscience de l’importance des messages donnés au public, évaluer les avantages ou les risques d’une action et ne pas s’abriter demain derrière le principe de précaution sans juger des conséquences ». (On dirait du Jean Glavany).

Comme le résumait assez bien Georges Sarre lors de la parution dudit rapport : « Ce rapport n’apporte pas grand-chose si ce n’est la proposition de la création d’un comité Théodule et d’une agence qui déresponsabilisera les gouvernants et les hauts fonctionnaires, qui sont pourtant les responsables de cette crise ».

Cette fois, c’est l’OCDE qui doit entreprendre « une étude sur les questions liées à la sécurité de l’alimentation ». C’est Jacques Chirac en personne qui le lui a demandé. « On va se mettre au travail, on a commencé », a indiqué le secrétaire général de l’OCDE à sa sortie de l’Elysée, avant d’ajouter : « Depuis des décennies, l’OCDE s’occupe de cette question de la biotechnologie, donc on est bien placé pour faire avancer le dossier ». (L’idée que l’OCDE ait pu très mal s’en occuper n’a pas eu l’air de l’effleurer).

Quoiqu’il en soit, l’OCDE a toute la confiance de notre président : « [Jacques Chirac] a estimé que l’OCDE avait la compétence et l’expérience nécessaires dans ce domaine et a exprimé l’espoir que sa démarche serait ambitieuse et innovante car il s’agit d’un sujet d’une importance majeure et qui inquiète les consommateurs ». Avec ça, nous sommes sauvés. Je vois bien l’OCDE préconiser « de la transparence » et la création d’une « task force » chargée d’optimiser à tous les niveaux la traçabilité.

Personnellement, j’instaurerais bien la traçabilité des ministres, des présidents, des députés. On consignerait soigneusement dans un registre toutes leurs déclarations, leurs prises de position. On pourrait ainsi rechercher « dans la transparence » leurs éventuelles incohérences. Qui sait, la traçabilité nous permettrait peut-être de remettre la main sur les promesses de campagne du candidat Jospin ?

Pierre Lazuly



Donne les os au lapin !  7 juin 1999

J’en suis resté sur le derrière. On interrogeait Jean Glavany sur France Inter. C’était dans le journal de 18h, jeudi dernier, mais j’ai réussi à l’enregistrer et le retranscrire un peu plus tard dans la soirée. Devant la multiplication des scandales mettant en cause des farines animales, on demandait au ministre s’il n’était pas grand temps d’interdire complètement leur utilisation. Voici sa réponse. Et que je sois transformé en député RPR si j’en ai changé un seul mot : « Si on ne consomme plus les farines animales dans les élevages, qu’est-ce qu’on fera de ces sous-produits animaux, les carcasses, les graisses, les peaux, les chairs, qui sont à la porte des abattoirs ? On les incinèrera. Ça coûtera de l’argent, ça polluera, et il faut mesurer toutes ces conséquences ». C’est pourquoi il est préférable de les donner à manger aux poules et aux poissons. C’est le bon sens même : ça ne coûte rien (au contraire !) et ça ne pollue pas.

Sauf bien sûr les poules et les poissons. Eux, ça les pollue drôlement. Mais tant que ça n’empêche pas de les vendre, le ministre de l’Agriculture est content. Les vaches (surtout les britanniques) deviennent hystériques ; les poulets belges (mais seulement les belges) digèrent mal les mélanges d’abats de boeuf et d’huile mécanique. Les oeufs deviennent suspects ; les omelettes prennent même une jolie teinte irisée. Demain, on apprendra que les lapins espagnols (mais seulement les espagnols) digèrent mal la carcasse de vache au caoutchouc. Il faudra en inventer de nouveaux, plus performants. Des lapins transgéniques, qui adoreront le caoutchouc.

Qu’importe, le consommateur doit rester confiant. « Il ne faut pas céder à la psychose, car ce sont des secteurs entiers de notre économie qui sont en jeu », expliquait quelques jours auparavant le même Jean Glavany. Ce qui résume assez bien la chose. Les empoisonnements d’aujourd’hui sont les emplois de demain. (On dirait du Madelin).

Mais Jean Glavany, décidément très en forme, continuait toujours son monologue sur France Inter : « Deuxièmement, si on ne donne plus ça à manger aux élevages, qu’est-ce qu’ils vont manger à la place ? Des protéines américaines dont les pluparts (sic) sont des organismes génétiquement modifiés. C’est pas si simple à décider ».

Et moi qui m’imaginais qu’en Europe, on savait encore cultiver ! Que l’on pouvait, si on en avait la volonté, nourrir les élevages avec nos propres fourrages. Il paraît qu’à une époque pas si lointaine, on le faisait. De bonnes vieilles protéines, génétiquement intactes. Il paraît même qu’à l’époque, on prétendait que le lapin était herbivore, que les poissons ne mangeaient pas dans la nature des résidus de cochon. Depuis, la science a évidemment prouvé le contraire. Anéanti ces préjugés. Le saumon d’élevage (ce qui relève déjà du pléonasme), est gavé d’antibiotiques. On implante, pour le moment à titre expérimental, des gènes antigel pour faire vivre (et donc pêcher) certains poissons en dehors de leurs eaux habituelles. Tant qu’à produire des poissons transgéniques, autant leur donner à bouffer nos vieilles piles électriques. Broyées avec du boeuf et des antibiotiques.

En attendant, dans le flot des dépêches "Société", c’est un véritable festival. Chaque pays y va de sa mesurette, de sa mise sous séquestre de quelques tonnes de produits belges. La Commission européenne se fâche contre la France et les Pays-Bas, « prévenus dès début mai de la contamination des farines animales par la dioxine cancérigène », et qui ne l’ont pas prévenue. Et la Belgique s’enfonce dans une belle crise politico-économique. Pauvre Belgique ! Et pour ne rien arranger, « la Flandre est la région du monde la plus polluée par les émissions de gaz ammoniac à cause de la concentration des exploitations agricoles et des élevages », selon une enquête de l’Institut flamand de recherche technologique qui tombe à pic.

J’ajoute, pour être tout-à-fait complet, que les autorités américaines ont décidé jeudi de bloquer temporairement les entrées de viandes de poulet et de porc en provenance de l’Union européenne. On n’est jamais trop prudent. Pendant ce temps, Washington et Ottawa réclament toujours 253 millions de dollars de sanctions contre l’Union européenne qui persiste toujours dans son refus de lever un embargo de plus de dix ans sur leur viande de boeufs élevés aux hormones. Les Européens, eux, n’ont manifestement pas le droit d’être prudents.

Pierre Lazuly



© Les Chroniques du Menteur, 2008
E-mail : Pierre Lazuly
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