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Le lobby des cons finis
5 octobre 1999
Grand raout d’entrepreneurs aigris, hier après-midi à Paris : « Qui fait la richesse de la France ? » « C’est nous ! » hurlent 25 000 bouches ravies. « Qui assure l’emploi de millions de Français ? » « C’est nous », hurlent-elles encore plus fort. « Qui est ignoré, méprisé ? » « C’est nous ! » s’étranglent les entrepreneurs, ravis. Il ne manquait que la chute : « Qui est-ce qui licencie et qui récolte en échange des millions de francs de stock-options ? » « C’est nous ! », auraient braillé, enthousiastes, les valeureux entrepreneurs. Avec Philippe Jaffré dans le rôle de l’enfant de choeur.
Entre 20.000 et 30.000 chefs d’entreprise s’étaient donc réunis lundi à Paris à l’appel du MEDEF et de la CGPME pour protester contre le projet de seconde loi sur les 35 heures et la politique du gouvernement Jospin. « Le premier jour d’une reconquête de l’opinion par les entrepreneurs », selon Ernest-Antoine Seillière. Dans une ambiance surchauffée, au Parc des expositions de la Porte de Versailles, les chefs d’entreprise ont, à de nombreuses reprises, hué le gouvernement et s’en sont particulièrement pris à la ministre de l’emploi, en scandant « démission » à la prononciation de son nom. Un peu comme des chasseurs insultant Dominique Voynet, vous voyez ? À la tribune, les orateurs populistes défilent. « Je crains », éructe l’imbécile président de la Fédération du bâtiment, que cette « loi, rejeton de myopes et de sourds », ne produise « une France d’assistés, de protégés et de dormeurs ». Il prédit la « fracture entre ceux qui osent dirent qu’ils aiment leur travail et ceux qui ont choisi de s’y ennuyer ». Et cet autre entrepreneur qui n’en revient toujours pas d’avoir été sommé par l’Inspection du travail de discuter avec un syndicaliste : « Des gens qui sont là depuis 10 ans, 20 ans ! », s’énerve-t-il. On le comprend, c’est énervant, des gens qui ont réussi à garder leur emploi si longtemps. « Quand on voit l’Etat fixer les temps de casse-croûte dans les entreprises chimiques et les temps d’habillage et de déshabillage dans les Travaux publics, nous pensons que le socialisme d’Etat n’est pas loin », avait déclaré le baron Seillière lundi matin sur Europe 1. « Une limite nous paraît dépassée. Le gouvernement commence à déborder sur la liberté d’entreprendre, il y a une tendance très abusive de l’Etat à pénétrer dans le domaine social ». Peut-être parce que le gouvernement sait très bien que certains patrons, si l’on ne « déborde pas sur leur liberté d’entreprendre », infligent à leurs salariés l’humiliation des pauses pipi à heure fixe.
Démonstration de force d’un patronat joyeusement réactionnaire. « Loi Aubry, loi pourrie », résumait une banderole tenue par les chefs d’entreprises aigris. Il suffisait que le nom du Premier ministre Lionel Jospin soit prononcé pour que les huées fusent. Pauvre Lionel Jospin ! Lui qui privatise tant qu’il peut, qui flexibilise à tour de bras ! Ah, ces entrepreneurs, quels ingrats ! Car naturellement, le patronat prétend ne rien avoir obtenu sur les 35 heures, bien que Mme Aubry lui ait fait de nombreuses concessions, en octroyant notamment une période de transition d’un à deux ans sur les heures supplémentaires, qui, de fait, repousse d’autant l’application effective des 35 heures. Arrogant et cynique, résolument populiste, le vice-président du MEDEF, Denis Kessler, a profité de la tribune qui lui était offerte pour faire conspuer « la France qui bulle » et applaudir « la France qui bosse », sous le regard attendri de Charles Millon. « Nous sommes la seule démocratie où il y a encore plus de fonctionnaires que d’actionnaires ». Drôle de démocratie que cette « démocratie libérale » dont les droits de vote sont proportionnels à la valeur de votre portefeuille. Denis Kessler a également qualifié d’« inacceptable » le fait que des militants CGT aient momentanément bloqué dans la matinée des trains transportant des patrons. Le fait que des millions de salariés, crevant de trouille devant l’autorité patronale, restent bloqués dans leurs entreprises et n’osent même plus exercer leur droit de grève, n’avait pas l’air de le déranger. Voilà, sans doute, la véritable raison pour laquelle, comme le titre Libé, la CGT « a moins mobilisé » hier que le MEDEF. La CGT qui, avec sa mauvaise foi habituelle, reprochait au projet de deuxième loi Aubry de banaliser l’annualisation du temps de travail et de prévoir des allègements de cotisations sociales patronales, sans vraie contrepartie en matière de création d’emplois. La CGT qui osait demander une définition précise du temps de travail effectif et un traitement similaire pour les cadres. Le MEDEF et la CGPME - soutenus naturellement par les agriculteurs imbéciles de la FNSEA - ont donc remporté « un incontestable succès » en mobilisant autant que lors de la manifestation organisée en décembre 1982 pour dénoncer une autre loi parfaitement absurde, celle sur les 39 heures. Leurs précédentes mobilisations, je suppose, devaient être contre le vote des femmes et contre l’abolition de l’esclavage. Pendant ce temps, dans les centrales nucléaires, les employés n’ont pas vraiment le moral. On apprenait ainsi qu’un salarié était décédé « suite à un accident non nucléaire » (quel réconfort !) dans la nuit de samedi à dimanche dans un bâtiment réacteur de la centrale nucléaire de Flamanville. Retrouvé mort, au pied de son échafaudage, « dans la tenue respiratoire réglementaire ». La gendarmerie et les services d’EDF ont naturellement ouvert une enquête. Il semblerait, selon les premières constatations, que cet « accident non nucléaire », intervenu alors que la centrale était à l’arrêt pour travaux de maintenance, « aurait pour origine (sic) un problème respiratoire ». EDF avance même, candide, qu’en « toute hypothèse, à la fin de son intervention, alors qu’il s’apprêtait à quitter son chantier, il semblerait que le flexible d’alimentation en air se soit débranché ». C’est bien normal. Jean-Yves Brémont, 34 ans, salarié de la société Wanner au Havre, est donc décédé, tout bonnement, « des suites de problèmes respiratoires ». Ça va bientôt être de sa faute. Le 24 septembre, cette fois au centre de retraitement de La Hague, deux salariés de la COGEMA, deux privilégiés à qui un entrepreneur altruiste avait pris le risque d’offrir un emploi, avaient déjà été victimes d’un accident du travail dans l’atelier de maintenance des emballages de transport « pour un problème respiratoire ». Cet accident « non nucléaire » avait coûté la vie à l’un d’eux alors que l’autre est toujours dans le coma à l’hôpital de Cherbourg. C’est fou le nombre de salariés qui ont des problèmes respiratoires ces temps-ci, dans les centrales.
Dans le langage managérial, on appelle ça un « plan social de motivation » : chez Michelin, les 7 500 suppressions de postes en Europe ne sont pas seulement destinées à diminuer les coûts, elles constituent également un « message » clair en direction des salariés : « L’esprit dans lequel l’annonce a été faite, c’est que Michelin doit rester dans la course [...]. Cela a un but interne, il faut que nos salariés se mobilisent face à la concurrence, même si nos résultats sont bons », explique un porte-parole de l’entreprise. Rien de tel en effet que 7 500 suppressions de postes pour redynamiser ses salariés. Ça secoue leurs petites habitudes, ça leur flanque une bonne trouille, ça fait passer le message on ne peut mieux. D’autant que, comme le signalait avec justesse le président du Medef, 7 500 postes supprimés, ce n’est finalement pas grand chose : « Il y a énormément d’entreprises qui réduisent leur personnel de 3% par an », s’est-il vanté. C’est tout juste si ce cher Ernest-Antoine n’a pas expliqué au fils Michelin qu’il aurait pu faire beaucoup mieux. « Laisser 75 000 salariés dans l’expectative quant à leur avenir risque plutôt d’être la plus sûre manière de répandre chez eux le doute, voire l’angoisse. La CGT et la CFDT, premiers syndicats du groupe, préparent une journée d’action dans tous les sites Michelin le 21 septembre ». Même Jospin les y encourage : à eux de « mobiliser un rapport de force » pour « faire réfléchir les dirigeants d’entreprise ». En d’autres mots : bonne chance les gars ! Il faut beaucoup d’innocence, ou de rouerie, à un ministre dit de gauche pour proférer de pareilles âneries : pour « faire réfléchir les dirigeants d’entreprise » (vaste programme), encore faudrait-il que le « rapport de force » soit mobilisable, et surtout qu’il soit favorable. Ne me faites pas dire que les salariés de Michelin vont se dégonfler. Simplement, l’entreprise dispose aujourd’hui de moyens particulièrement efficaces pour refréner l’activité syndicale :
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le plan de Michelin n’est ni chiffré ni détaillé par site. Pas un hasard non plus si le subtil directeur Europe de Michelin, Thierry Coudurier, glisse un mesquin : « Tous les secteurs seront touchés, mais je ne peux pas dire aujourd’hui si ce sera plus le tourisme, le poids lourd ou le pneu vélo ». Il faut en effet être un âne pour s’attaquer nommément à un secteur ou à un centre donné, comme le chasseur de coûts Philippe Jaffré (parti depuis avec quelque 200 millions de francs en stock-options) l’avait fait chez Elf : les salariés de la branche exploration-production n’ayant plus rien à perdre, ils s’étaient fortement mobilisés. Chez Michelin, on est beaucoup plus malin. Si on entretient jusqu’au bout le doute sur les cibles, chaque entité devrait logiquement choisir de jouer profil bas. D’abord, vous n’avez rien compris, « ce n’est pas un plan social, c’est une stratégie européenne d’amélioration de la productivité », explique le responsable de Michelin. Il y a surtout une stratégie européenne de distribution de coups de pied dans le cul qu’il est urgent de mettre en oeuvre. Une « part non négligeable » des suppressions de postes serait, nous dit-on, constituée de départs en retraite et de départs naturels. Pas si bête : les licenciements secs, ça se paye cher, très cher même dans le cas de salariés avec une bonne ancienneté. Tandis que des bonnes petites pré-retraites financées par l’Etat, ou encore la bonne vieille recette des démissions provoquées (pardon, des « départs naturels »), ça ne coûte pas un radis. L’écologiste Yves Cochet, que j’aimais bien du temps où les Verts parlaient encore d’écologie, de développement durable, du temps béni où leur priorité principale n’était pas l’obtention d’une tête de liste pour les prochaines municipales, l’écologiste Yves Cochet, disais-je, a salué l’appel de Lionel Jospin à une mobilisation des salariés et de l’opinion contre les suppressions d’emploi chez Michelin, attitude qu’il a jugée « remarquable pour un Premier ministre » : « Moi, j’aime ce Jospin-là, celui qui finalement est un militant de la gauche plurielle ». Un militant qui aurait simplement oublié qu’il était au pouvoir. Qui aurait oublié qu’un ministre avait le droit, et même le devoir, de prendre certaines décisions. Mais la plus belle déclaration allait encore une fois nous venir du maire de Redon. Il avait pourtant disparu après les élections, emportant avec lui les quelques décimales qu’avaient daigné lui accorder quelques Français distraits. Il avait honte, le père Madelin ; il se cachait. Mais il n’a pas pu s’empêcher de regarder Jospin à la télé, et il s’est fendu, au nom de Dictature Libérale, d’un magnifique communiqué : « Les Français n’auront pas retrouvé dans les propos du Premier ministre leurs préoccupations quotidiennes : l’insécurité, la hausse des impôts, l’éducation, les gaspillages ». Que Madelin s’attaque à la hausse des impôts, passe encore, c’est son fonds de commerce. Un fonds de commerce peu ragoûtant, et de surcroît périclitant, où grenouillent des individus aigris « dont la hausse des impôts est la préoccupation quotidienne » (ce qui donne une assez bonne idée de la petitesse de leur vie). Mais qu’il ose la ramener au sujet de l’insécurité, dégâts collatéraux des inégalités qu’il n’est pas mécontent d’avoir contribué à creuser, au sujet de l’éducation, « ces fonctionnaires râleurs qui coûtent si cher au petit entrepreneur », ou encore au sujet des « gaspillages », pas le gaspillage humain, qui est le quotidien de nos vaillantes entreprises, ni celui des ressources de la planète par nos grands groupes industriels, non non, le seul gaspillage du monde qui agace vraiment Madelin, le gaspillage des finances publiques par les humanistes de la main gauche, qu’il ose encore la ramener, disais-je, alors que ce que chacun de nous rejette aujourd’hui, de la mal-bouffe au mal-vivre, c’est précisément les conséquences de l’idéologie navrante et malfaisante véhiculée depuis 20 ans par tous les Madelin du monde, c’est véritablement un comble. Faut dire, pour le pauvre Madelin, c’est vraiment trop injuste : les socialistes lui ont piqué toutes ses idées. Il faut juste leur reconnaître un certain talent pour les enrober d’un verbiage rose édulcoré.
J’aimerais bien, moi, faire comme France Inter. Parler en ouverture de journal des dernières médailles en chocolat françaises au tournoi de je ne sais quoi, du dernier discours de Lionel Jospin sur la nécessité d’introduire la parité en Corse dans l’État de droit du plein-emploi. Hélas, les médailles françaises, en heptathlon comme en lancer de petits pois, ça ne m’intéresse pas. Et les discours de Jospin, je n’en parle même pas. Alors, ça a beau être loin, ça a beau être aussi gai qu’une journée de crachin sur l’ANPE de Tourcoing, c’est du Timor-Oriental que je parlerai ce matin. Je gagnerai sans doute moins de lecteurs qu’en parlant de Zidane, mais je me sentirai moins mesquin. Que voulez-vous que je vous dise ? Une épuration ethnique de plus. Finalement, on commence à s’y faire, hein, à ce petit train-train. À ces déportations lointaines, ces purifications. Ça n’occupe plus la Une des journaux très longtemps ; Libé fait déjà la sienne sur la hausse de l’immobilier. L’effet Kosovo, coco. Le public se lasse, faut le comprendre. Les déportations, ça n’occupera bientôt plus qu’une rubrique dans les pages intérieures des journaux. À côté de la « Fusion du jour », privilège des pays développés, la « Déportation du jour », apanage des pays qui n’ont pas atteint ce niveau de « développement » là. Cette fois, donc, c’est au Timor-Oriental qu’« on n’aurait vraiment pas pu prévoir ça ». Les chefs d’État sont tellement imprévisibles, les services secrets si mal renseignés. On ne savait pas, par exemple, que le clan Suharto possèdait sa deuxième plus grande propriété foncière (564 000 hectares) au Timor-Oriental ; ni que les partisans de l’indépendance avaient d’ores et déjà annoncé qu’ils comptaient bien les récupérer. On pensait sans doute aussi que les généraux qui avaient servi sous Suharto, notamment lors de l’annexion du Timor-Oriental, et qui avaient obtenu en guise de reconnaissance le privilège d’y exploiter les forêts, allaient quitter leurs trésors de guerre sans ronchonner (lire l’article « Unmasking the Indonesian interests behind the pro-Jakarta militias » sur le site Timor Today). Telle fut notre naïveté. On voit où elle nous a menés. L’ONU retirera sa mission du Timor la nuit prochaine. Impuissante, assiégée, il ne lui reste plus qu’à s’en aller. L’imposition de la loi martiale au Timor-Oriental, loin de rétablir la sécurité, a apparemment accéléré et généralisé les violences : déplacements forcés de population, pillages et incendies. La routine, Charlie. Et l’armée indonésienne est plus que jamais mise en cause dans la répression engagée contre la population. Avec le concours de nouvelles milices, modernes, et comme il se doit privatisées, « les Vivendi du charnier » comme l’écrit crûment François Camé dans Charlie Hebdo cette semaine. Des milices qui se chargent du sale boulot dont l’armée officielle ne peut décemment pas s’occuper. On rejoint ici l’édito d’ARNO*, « Des mercenaires au service des États-Unis : le MPRI ». Le sang étant sur les mains de ses « prestataires de services », les autorités indonésiennes se montrent sereines. Persuadées, sans doute à juste titre, que les menaces brandies ne dépasseront pas le stade verbal, elles restent sourdes aux pressions de la communauté internationale. « Il n’y a qu’une chose qui soit véritablement écoutée en Indonésie », commentait un diplomate occidental cité par l’AFP, « c’est le cash. Tant que les fonds ne sont pas coupés à Jakarta, ils [les responsables indonésiens] continueront à défier le monde entier ». Les pressions économiques sur Jakarta, qui ne survit tant bien que mal à une grave crise et ne nourrit sa population que grâce à l’aide internationale, sont demandées par les organisations de défense de droits de l’Homme, mais plus timidement évoquées dans les capitales occidentales. « Timidement », ça donne par exemple pour le FMI : « le Fonds monétaire international (FMI) a fait savoir qu’il envisageait l’annulation d’une mission en Indonésie initialement prévue pour la mi-septembre ». Les raisons d’une telle frilosité ? « On ne peut pas annuler tout ce que nous avons fait et oublier les milliards déjà engagés juste à cause du Timor oriental, sans ressource ou intérêt stratégique et avec moins d’un million d’habitants alors que l’Indonésie est le quatrième pays au monde par la population », expliquait un haut diplomate occidental en poste à Jakarta, cité par l’AFP. Oui, vous avez bien lu : « on ne peut pas oublier les milliards juste à cause du Timor oriental ». C’est le bon sens même. On n’oublie jamais les milliards. Dans un langage politiquement correct, cela donne : « Ajouter à cela la menace de couper les crédits du FMI ou des sanctions économiques au moment où la crise asiatique est en période de net reflux n’apparaît pas, aux yeux des décideurs de Washington, de Londres ou de Paris, comme le moyen le plus utile d’aider les Timorais » (Libé). Ça risquerait surtout de mettre en péril les valeurs détenues en Indonésie par les investisseurs étrangers. Le pouvoir indonésien sait d’ailleurs très bien que le FMI ne fera rien ; le ministre de l’Economie et des Finances annonçait même mardi, l’air de rien, que l’Indonésie demandait au FMI le rééchelonnement de 6 milliards de dettes dues pour l’an prochain. Kwik Kian Gie, le « ministre des Finances » virtuel du parti d’opposition qui a remporté les élections parlementaires, affirmait même lundi dans la presse que « toute interruption des versements de l’aide internationale à l’Indonésie contraindrait Jakarta à cesser d’honorer ses obligations financières ». Il est comme ça, Kwik Kian Gie. Il a tout compris comment ça marchait, le FMI. Et puis si le FMI interrompt ses versements, qui est-ce qui va les payer, hein, les milices timoriennes ? Quant au ministre des Affaires étrangères, Ali Alatas, il a violemment écarté toute présence de forces étrangères au Timor-Oriental en lançant : il n’y aura pas de force internationale de paix « à moins que vous ne soyez prêt à employer la force pour débarquer ». C’est mesquin. Il sait bien que les Occidentaux ne risqueraient pas un soldat pour défendre le Timor ; c’est humain. J’ai retrouvé, dans Contre-feux, un entretien intitulé « La main gauche et la main droite de l’État » dans lequel Pierre Bourdieu distingue ce qu’il appelle « la main gauche de l’État : l’ensemble des agents des ministères dits dépensiers qui sont la trace, au sein de l’État, des luttes sociales du passé » et sa main droite : « énarques du ministère des Finances, banques publiques ou privées et cabinets ministériels ». Bourdieu expliquant : « Je pense que la main gauche de l’État a le sentiment que la main droite ne sait plus ou, pire, ne veut plus vraiment savoir ce que fait la main gauche. En tout cas, elle ne veut pas en payer le prix ». L’analyse revêt une portée universelle. La main gauche du monde, c’est l’ONU et ses satellites, le PNUD, l’UNICEF. La main droite, c’est le FMI, l’OMC, la Banque Mondiale. La main gauche est impuissante. Elle dénonce, dans les rapports du PNUD, les effets pervers de la mondialisation. Elle traque, comme elle peut, les violations des droits de l’homme. Elle organise des élections, fournit ici une aide médicale, finance là la construction d’une école. Dépensière, certes, mais dans le bon sens. Humanitaire. La main droite est toute puissante. Elle impose, souverainement, ses réductions de dépenses publiques. Ses privatisations. Son libre-échange. La main droite elle aussi est dépensière. Mais différemment. Elle gaspille utilement ses milliards : la moitié pour arroser les mafias du monde (voir la Russie ou l’Indonésie), l’autre moitié pour sauver les créances douteuses des fonds d’investissement occidentaux. La main droite « ne veut plus vraiment savoir ce que fait la main gauche. En tout cas, elle ne veut pas en payer le prix ». La preuve en est que les États-Unis paient toujours rubis sur l’ongle leur dîme pour le FMI, et sont parmi les plus mauvais payeurs des Nations-Unies. Les États-Unis savent, mieux que quiconque, que les projets de la main gauche sont voués à l’échec. Alors pourquoi les financer ? La main gauche s’émeut de la situation au Timor-Oriental. C’est bien normal. C’est son rôle, après tout, d’être horrifiée. De faire courir des petits Védrines de par le monde. D’alerter l’opinion internationale sur la situation tragique du tiers-monde, crevant de cette dette colossale que lui soutire... la main droite. Main droite qui, pendant ce temps, continue d’arroser tranquillement toutes les mafias du monde. On ne peut tout de même pas oublier les milliards juste à cause du Timor-Oriental.
Je croyais en avoir fini avec les vaches hystériques, et voici que réapparaît chez nous la désormais célèbre British beef. Évidemment, comme on pouvait s’y attendre, la levée « pourtant très prudente, progressive et assortie de conditions drastiques » de l’embargo sur la viande bovine britannique soulève en France « des réactions d’inquiétude dans les milieux spécialisés ». Ou, si vous préférez, des réactions bien chauvines dans les milieux intéressés. Le président des jeunes agriculteurs, Pascal Coste, estime naturellement qu’« il faut que la provenance britannique soit très clairement indiquée pour ne pas mélanger cette viande avec tout ce qui a été fait en matière de traçabilité pour la viande française et qui a par son sérieux la confiance des consommateurs français ». Personnellement j’aime beaucoup la « traçabilité ». C’est un mot qui rassure les Français. Qui n’existe dans aucun dictionnaire, mais qui rassure les Français. Surtout lorsqu’un guignol encravaté évoque d’un air grave « ce qui a été fait en matière de traçabilité ». Jean-François Mattéi, député UDF des Bouches-du-Rhône et rapporteur en janvier 1997 de la mission parlementaire française sur la vache folle, estime quant à lui que l’épidémie d’encéphalite spongiforme bovine « n’est pas terminée en Grande-Bretagne » et que par conséquent, la levée de l’embargo sur la viande bovine britannique est « incohérente, prématurée et inquiétante ». J’en connais un autre qui est incohérent et inquiétant. Sauf erreur de ma part, l’épidémie d’encéphalite spongiforme bovine n’est pas plus terminée en France qu’elle ne l’est en Grande-Bretagne. J’ai encore vu passer trois nouveaux cas de vache folle ces deux dernières semaines dans les dépêches AFP. Une dans les Côtes d’Armor, l’autre dans l’Aube, la troisième dans la Manche. Toutes étaient des vaches dites NAIF, « nées après l’interdiction des farines animales ». Comment donc ces braves vaches ont-elles pu alors devenir folles ? « L’hypothèse la plus probable retenue par le comité interministériel est l’existence de contaminations alimentaires croisées par des aliments non destinés aux bovins. Ces contaminations croisées rendent possible une contamination des bovins les ayant consommés, jusque dans la seconde partie de l’année 1996, date à laquelle les mesures évitant la contamination des aliments destinés aux autres animaux ont été mises en oeuvre ». Il est d’ailleurs amusant de constater qu’après avoir décidé d’interdire les farines animales, il a fallu attendre encore 3 ans avant que l’on songe qu’il n’était peut-être pas très malin de continuer à transporter toutes les sortes de farines dans les mêmes camions. Que les livreurs n’étaient jamais à l’abri d’un moment de distraction. On a tout de même fini par y penser. Hélas, « le délai moyen d’incubation de la maladie (5 ans), conduit à prévoir l’apparition de nouveaux cas d’ESB pendant une période approximative de 5 ans après la mise en oeuvre des nouvelles mesures de prévention prises en 1996, soit jusque fin 2001 environ ». Si Jean-François Mattéi était vraiment cohérent (je sais, c’est assez dur à imaginer, un député UDF cohérent, mais essayez un instant), il décrèterait immédiatement un embargo sur la viande bovine française. Pour rester fidèle à ses propres arguments : puisque l’épidémie « n’est pas terminée » en France. N’écrivait-il pas lui-même dans son rapport, en 1997 : « La crise de la vache folle a montré une absence totale de morale de la part des dirigeants européens et c’est en cela qu’elle est un émissaire d’une remise en question des principes, uniquement économiques jusqu’à maintenant, qui prévalent à son action » ? N’avait-il pas estimé que « les problèmes d’environnement devaient également être gérés dans un souci de santé publique et que le ministère de l’Environnement comme le ministère de la Santé devaient s’affranchir des pressions des industriels » ? De bien louables intentions. Mais le très incohérent Jean-François Mattéi allait écrire à peu près le contraire quelques pages plus loin, en appelant de ses voeux la création d’un « Institut des hautes études de gestion de crise » (ça ne s’invente pas), chargé d’inculquer un certain pragmatisme à nos hommes politiques : « Un mot ou une formule prononcé par un ministre peut avoir des conséquences dramatiques pour un secteur économique. Il faut donc avoir conscience de l’importance des messages donnés au public, évaluer les avantages ou les risques d’une action et ne pas s’abriter demain derrière le principe de précaution sans juger des conséquences ». (On dirait du Jean Glavany). Comme le résumait assez bien Georges Sarre lors de la parution dudit rapport : « Ce rapport n’apporte pas grand-chose si ce n’est la proposition de la création d’un comité Théodule et d’une agence qui déresponsabilisera les gouvernants et les hauts fonctionnaires, qui sont pourtant les responsables de cette crise ». Cette fois, c’est l’OCDE qui doit entreprendre « une étude sur les questions liées à la sécurité de l’alimentation ». C’est Jacques Chirac en personne qui le lui a demandé. « On va se mettre au travail, on a commencé », a indiqué le secrétaire général de l’OCDE à sa sortie de l’Elysée, avant d’ajouter : « Depuis des décennies, l’OCDE s’occupe de cette question de la biotechnologie, donc on est bien placé pour faire avancer le dossier ». (L’idée que l’OCDE ait pu très mal s’en occuper n’a pas eu l’air de l’effleurer). Quoiqu’il en soit, l’OCDE a toute la confiance de notre président : « [Jacques Chirac] a estimé que l’OCDE avait la compétence et l’expérience nécessaires dans ce domaine et a exprimé l’espoir que sa démarche serait ambitieuse et innovante car il s’agit d’un sujet d’une importance majeure et qui inquiète les consommateurs ». Avec ça, nous sommes sauvés. Je vois bien l’OCDE préconiser « de la transparence » et la création d’une « task force » chargée d’optimiser à tous les niveaux la traçabilité. Personnellement, j’instaurerais bien la traçabilité des ministres, des présidents, des députés. On consignerait soigneusement dans un registre toutes leurs déclarations, leurs prises de position. On pourrait ainsi rechercher « dans la transparence » leurs éventuelles incohérences. Qui sait, la traçabilité nous permettrait peut-être de remettre la main sur les promesses de campagne du candidat Jospin ?
La classe politique se félicite bruyamment de la signature du plan de paix dans les Balkans. Un dénouement qui, nous dit-on, « confirme le bien-fondé de notre intervention non seulement diplomatique, mais également militaire » (un responsable socialiste entendu sur France Inter). « Les faits sont en train de nous donner raison », déclare le Premier ministre sur le bord du perron. Rien n’est plus agréable que de voir les faits vous donner raison à une semaine des élections. Tels sont les aléas du calendrier. Les troublants hasards de la guerre. Les ambassades chinoises qu’on touche par mégarde lorsque les Nations Unies s’apprêtent précisément à trouver un accord ; les jugements éclair d’un tribunal pénal international sabotant par un hasard malheureux des initiatives diplomatiques russes. De quoi aurait eu l’air l’OTAN si l’accord de paix avait été négocié par un émissaire russe ou par Kofi Annan ? Pour sortir vainqueur de la guerre (ou tout au moins pour le paraître), l’OTAN devait impérativement décider elle-même du jour où elle la ferait taire. Et diriger le feu médiatique vers la scène où se trouveraient ses propres émissaires. « Désormais sur notre continent, chacun aura compris que ne seront plus tolérées des politiques racistes, des pratiques de purification ethnique qui faisaient honte à notre conscience et à notre mémoire », déclarait hier soir Jacques Chirac depuis Cologne. Chacun aura en tout cas compris que c’est précisément l’état de guerre qui, généralement, rend possible la purification ethnique. Que la présence des observateurs de l’OSCE, avant le début des frappes, avait au moins limité cette purification. L’oppression des kosovars par Milosevic, à ce moment-là, était sensiblement du même ordre que l’oppression de la minorité kurde par la Turquie. Que l’on ne bombarde pas. Bien au contraire : la France vient de vendre de nouveaux hélicoptères d’attaque à la police turque afin qu’elle puisse pourchasser gaiement les kurdes dans les montagnes. Désormais sur notre continent, chacun aura compris que ne seront plus tolérées des politiques racistes. Sauf bien sûr par les meilleurs importateurs de matériel d’armement. Au premier rang desquels se trouve précisément la Turquie. (Il faut savoir être pragmatique). « Grâce à la solidarité de la nation tout entière, la France a été à la pointe de ce combat. C’était son devoir. C’est son honneur », a poursuivi le chef de l’Etat. Il y a effectivement de quoi se féliciter : après 71 jours de bombardements intensifs, de destructions latérales et de dommages collatéraux, les 17 pays de l’Alliance sont parvenus à faire accepter à Slobodan Milosevic le même texte, quasiment, que celui qu’il était déjà prêt à signer à Rambouillet si seulement les Alliés avaient accepté de renégocier la composition de la force d’interposition devant être déployée au Kosovo (lire « Histoire secrète des négociations de Rambouillet »), et si les Américains avaient renoncé à la fameuse "Annexe B" prévoyant un déploiement des forces de l’OTAN sur l’ensemble du territoire yougoslave, et non seulement au Kosovo (comme nous l’apprenait un article de Il Manifesto, « Mettriez-vous votre nom en bas de cet accord », repris il y a quelques semaines par Politis). « Comme il n’y avait pas d’autre alternative, nous avons eu raison de nous engager », assure pourtant Lionel Jospin. On aimerait bien le croire. Mais on sait très bien que l’OTAN n’aura en rien amélioré le sort des Kosovars. Les missiliers sont satisfaits : leurs privatisations et fusions se passent à merveille (pour aller jusqu’au bout de nos rêves) ; surtout, leurs clients ont brillamment justifié leurs budgets militaires, généreusement engagés « dans le combat pour nos valeurs et pour la démocratie contre la barbarie ». Il faut désormais reconstruire un pays entier. On va pouvoir exporter. On a su générer de nouveaux marchés. En attendant, le prix de la vie humaine a baissé de façon effrayante.
Lorsque j’étais jeune cadre dynamique dans une entreprise américaine (car sans vouloir me vanter, j’ai été jeune cadre dynamique dans une entreprise américaine), j’ai failli gagner des stock-options. Oh, pas beaucoup : je n’étais qu’un petit ingénieur ingénu s’ingéniant à générer de jolies pages en java. J’avais droit, si je ne démissionnais pas avant 2002, à 50 actions de mon entreprise au prix avantageux de 43 dollars. Si j’avais été un collaborateur de quelque envergure, disons un chef de projet, j’aurais eu droit à 100 actions au prix nettement plus malin de 35 dollars. Et si j’avais été Chief Executive Officer, j’aurais sans doute bénéficié de quelque 100.000 actions à 20 dollars. On voit par là combien le principe d’attribution des stock-options est juste et égalitaire. Selon une étude du cabinet Hay Management, rapportée hier par Libération, sur les 300 premières entreprises françaises, 100% des patrons, 90% des cadres dirigeants, et 10 à 20% des cadres supérieurs bénéficient des stock-options. (Les autres ont droit au SMIC, c’est déjà pas si mal). Les stock-options, comment ça marche ? « Pour récompenser le « dynamisme » de ses cadres, une entreprise peut leur accorder un droit d’acheter ses actions à un prix fixé à l’avance, généralement inférieur au cours de Bourse du moment. Si, au bout d’un délai prédéterminé, le cours de l’action a monté, l’heureux bénéficiaire de cette stock-option peut acquérir l’action (avec une grosse ristourne, donc) puis la revendre dans les minutes suivantes. Il encaisse ainsi sans prendre le moindre risque la différence entre le prix fixé par l’option et le cours de revente de l’action » (Libération). Bref, les stock-options permettent aux cadres dirigeants de se faire rapidement un max de pognon. « Ça favorise l’innovation » répond Claude Allègre. « Donc ça crée des emplois », renchérit Strauss-Kahn. On comprend alors mieux pourquoi, dans le cadre de son « projet de loi sur l’innovation » (comme si l’innovation pouvait naître d’un décret !), un gouvernement socialiste se propose « d’assouplir la fiscalité sur les stocks-options » (en vieux français : « de diminuer fortement les impôts des plus riches salariés ») : il s’agit bien évidemment de lutter contre le chômage et même, on peut le dire, contre l’exclusion. Ainsi, aux termes de l’article 13 du prochain projet de loi, les plus-values des stock-options ne seront plus imposées qu’à hauteur de 26% (contre 40% actuellement), et le délai de détention des stock-options avant de pouvoir acheter l’action est ramené de cinq à trois ans. « Enfin, et surtout, parce que, contrairement aux dispositions prises par [le finalement très socialiste] Juppé, les entreprises n’acquitteront plus de charges sociales quand elles distribueront des stock-options ». Selon le magazine l’Expansion, les plus-values virtuelles représenteraient une trentaine de milliards de francs. L’objectif, bien sûr, c’est le modèle américain : il s’agit d’encourager le développement des « PME dynamiques » (les fameuses « start up » qui excitent tant Claude Allègre) qui, faute de pouvoir offrir des salaires mirobolants, recourent aux stock-options pour attirer et retenir leurs équipes. Étrangement, lesdites « PME dynamiques » sont généralement plutôt connues : Philippe Jaffré, PDG d’une sympathique PME répondant au nom de Elf, s’est attribué cette année 60.000 actions pour une plus-value virtuelle de 6 millions de francs. Pierre Lescure, heureux dirigeant d’une PME non moins dynamique appelée Canal+, faute sans doute de pouvoir s’offrir un salaire mirobolant, a bénéficié ces dernières années de 25 à 30 millions de francs de stock-options, et Michel Bon, on s’en souvient, s’était vu offrir 20 millions de francs en stock-options en quittant la célèbre PME de grande distribution Carrefour. Le gouvernement, en contrepartie, exige désormais « plus de transparence » (les dirigeants devront désormais communiquer le nom des bénéficiaires) et « les entreprises ne pourront plus consentir de rabais sur le prix d’exercice de leur stock-options ». Curieusement, cette exigence gouvernementale rejoint exactement la dernière mode américaine en matière de stock-options. Une pratique que le patron de Vivendi, Jean-Marie Messier, a été le premier à introduire en France : si vous bénéficiez d’un rabais, vous êtes quasiment certain d’empocher une bonne plus-value à l’issue des 3 ans ; si vous bénéficiez d’un prix égal au cours réel (ou même supérieur de 20%, dans le cas de Vivendi), vous ne profiterez de vos stock-options que si le titre de l’entreprise s’est réellement envolé au cours de la période donnée. Ces stock-options n’étant attribuée qu’aux principaux dirigeants de l’entreprises (directeurs des filiales, etc...), chacun doit alors faire de son mieux pour valoriser la cotation boursière. Et la meilleure façon d’améliorer la valeur de l’action, c’est bien connu, c’est de créer des emplois. Ces arguments, les syndicalistes archaïques ne les comprennent évidemment pas : « 4 milliards de francs de cadeau pour 12 000 privilégiés, comparés aux 4,5 milliards dégagés pour quelque 4 à 5 millions de chômeurs ou d’exclus, on voit tout de suite qu’une telle mesure irait dans le droit fil de la justice sociale et de la réduction des inégalités », déclarait notamment hier le secrétaire général de la CGT, Louis Viannet, avec une mauvaise foi évidente. Des mauvaises langues rappelaient l’amitié existant entre Jospin et Seillière ou entre DSK et Kessler. D’autres avaient même le toupet de rappeler que DSK avait dirigé jusqu’à peu un cabinet de lobbying patronal à Bruxelles. Ça n’a évidemment rien à voir. « Après neuf séances de hausse consécutive (+16,3%), la Bourse de Paris, comme les autres places européennes, a éprouvé le besoin de souffler jeudi ». Les pauvres choux !
« Sous la pression de sa majorité, le gouvernement reporte la réforme qui visait à alléger fortement la fiscalité sur les stock-options », révèle Le Monde du 9 janvier. Espérons qu’elle sera définitivement enterrée.
En apprenant la semaine dernière que le groupe communiste avait déposé à l’assemblée un amendement visant à réduire la TVA imposée sur le chocolat au lait, je croyais bien avoir mis la main sur la décision politique la plus courageuse de la majorité plurielle. J’étais mauvaise langue. Le PS a pris hier une importante décision politique ; la surprise, c’est que cette décision va dans le bon sens. L’évènement est en effet important : la France « ne reprendra pas les négociations dans le cadre de l’OCDE » sur l’accord multilatéral sur l’investissement (AMI) qui doivent reprendre le 20 octobre à Paris, a annoncé hier Lionel Jospin. Une décision qui montre bien que la mobilisation citoyenne n’est pas nécessairement chose vaine. Un premier pas encourageant, en tout cas, pour tous ceux qui luttent contre la dictature des marchés, alors que se tiennent simultanément ce week-end une mobilisation contre l’AMI à Paris et la première assemblée nationale d’ATTAC à la Ciotat. Félicitations (sincères) à Lionel Jospin pour cette première décision courageuse ; puisse-t-il maintenant prôner l’instauration d’une taxe Tobin... Signe des temps, toujours : le prix Nobel d’économie, attribué l’année dernière aux grands spéculateurs Scholes et Merton, dont la méthode infaillible allait mener le fonds spéculatif LTCM à la faillite, le prix Nobel d’économie, disais-je, a été attribué hier à un économiste humaniste (si si, ça existe). Amartya Sen, un économiste indien, s’est vu récompenser pour « sa contribution à l’analyse du bien-être économique », et ses travaux sur l’origine des famines et de la pauvreté. Le programme alimentaire mondial (PAM) indiquait justement hier que plus de 800 millions de personnes dans le monde souffraient de famine ou de malnutrition, et mettait en garde contre l’aggravation de la situation notamment dans les pays du sud-est asiatique, victimes des retraits massifs de capitaux privés.
Près de deux tiers des Français refusent d’acheter des aliments génétiquement modifiés (OGM), notamment parce qu’ils pensent qu’ils sont dangereux pour la santé, selon un sondage. Malheureusement ça ne se voit pas sur l’étiquette. « John Fitzgerald Kennedy a été assassiné par un membre de l’OAS faisant partie d’un groupe de "porte-flingues" à la solde de financiers texans farouchement anti-communistes », assure le journaliste français William Reymond dans son livre "JFK, autopsie d’un crime d’Etat" qui sort vendredi. « Si avec ça j’arrive pas à en vendre, il me restera plus qu’à violer Monica Lewinski », aurait déclaré l’auteur. Météor, le métro du XXIème, sera inauguré aujourd’hui par Jacques Chirac. Un métro entièrement automatique, qui coûte deux fois plus cher qu’un métro classique mais qui n’a plus besoin de conducteur. Puisqu’on vous dit que ça crée des emplois.
Je tiens aujourd’hui à vous faire part d’une pétition lancée par l’association IRIS contre l’hégémonie de Microsoft en France. En effet, nos ministres (ceux-là même qui glosent sur « l’innovation » et rêvent de start-up high-tech) ne semblent pas capables de concevoir une alternative européenne aux solutions bureautiques d’un mastodonte américain. Etonnant, non ? Il est grand temps de lancer un vaste projet alternatif, une coopération européenne autour des systèmes libres. Que l’Europe puisse entrer fièrement dans la « société de l’information » avec ses propres outils, et sans signer un contrat à vie avec une firme de Seattle.
La pétition contre les pratiques hégémoniques de Microsoft en France, lancée par l’association Iris (Imaginons un Réseau Internet Solidaire), a enregistré son millième signataire individuel, auxquels s’ajoutent 38 signatures de collectifs. Cette pétition intitulée « Lettre ouverte à tous les amis de Bill, et néanmoins représentants du peuple français » dénonce l’accueil très favorable réservé au président de Microsoft, notamment par Jacques Chirac, Lionel Jospin et Dominique Strauss Kahn, ou encore Michel Bon, PDG de France Télécom. Le texte s’élève contre le choix publiquement affirmé à plusieurs reprises de soumettre à la seule stratégie de domination internationale mise en oeuvre par la firme Microsoft l’ensemble de la société française, depuis l’école jusqu’au grand public, en passant par tous les secteurs de l’activité marchande et non marchande. Les signataires affirment qu’en consacrant ainsi « l’insolence et l’arrogance de l’argent », cette subordination du politique au financier va à l’encontre du combat contre la fracture sociale et de l’effort de solidarité exprimés par les premiers personnages de l’État. En demandant « l’arrêt de cette braderie de notre futur politique, social, culturel et économique » et « la mise en place d’une société, fut-elle de l’information, véritablement plus solidaire, plus ouverte et plus démocratique », les signataires proposent l’utilisation de logiciels libres et gratuits, précisant que « les alternatives aux logiciels propriétaires Microsoft ne manquent pas ». Parmi les 1007 signataires authentifiés au 28 septembre, on compte (parmi ceux ayant indiqué leur qualité) 128 ingénieurs ou élèves ingénieurs, 70 enseignants, dont 25 universitaires, 36 docteurs, doctorants ou thésards, environ une centaine de professionnels de l’informatique, près de 30 chercheurs de haut niveau, etc. Le texte de la pétition est dès à présent transmis directement (avec demande de rendez-vous) à MM. Chirac, Jospin, Strauss-Kahn et Allègre, parallèlement à la diffusion internationale effectuée par l’association. L’association Iris appelle toutes les personnes, associations, collectifs et structures de toute sorte partageant son souci à signer cette lettre ouverte.
Pour plus d’information, vous pouvez consulter : Francois Sauterey (IRIS)
Ceux d’entre vous qui parviennent toujours à écouter France Inter auront sans doute remarqué l’omniprésence à l’antenne des publicités financières : de la CNP qui entre en Bourse (« pour être plus proche de nous ») à la Mondiale qui nous permet de bénéficier des meilleures assurances vie, de la « fiscalité avantageuse du PEP » et même de profiter de la loi Madelin - Dieu m’en garde ! -, c’est triste à dire, mais France Inter est devenue peu à peu la radio des investisseurs malins. Alors peut-on décemment, après une publicité nous incitant à devenir actionnaire de la CNP, expliquer en ouverture de journal que la Bourse de Paris a perdu 9% en deux jours, que les valeurs bancaires se sont effondrées de près de 60% et qu’aucune d’elles n’est capable d’évaluer ses pertes ? Peut-on, sans nuire aux gentils annonceurs, expliquer les tenants et les aboutissants de la crise, de parler de la situation intenable en Amérique Latine ? Le petit auditeur-porteur pourrait s’inquiéter de l’avenir de la CNP, réfléchir à deux fois avant de se laisser tenter par la « fiscalité avantageuse du PEP ». Alors, petitement, on ouvre le journal sur la querelle des séniles du Sénat, les petits vaccins qu’il faut ou qu’il faut pas, Chirac qui s’extasie devant une 306, puis on laisse Jean-Pierre Gaillard déblatérer quelques chiffres à la va-vite en expliquant que c’est à cause d’Alcatel, du sexe de Monsieur William Clinton ou des fonds de pension, mais que tout ça va rentrer dans l’ordre, d’ailleurs regardez, les français ont confiance, ils ont acheté 33% de voitures en plus en septembre ! Suit alors la publicité pour je ne sais quelle banque, se terminant par (je cite) « moi, j’aime gagner ; avec le placement machin, je suis l’investisseur le plus malin du marché ». J’ai longtemps été un fidèle d’Inter, pour une bonne et simple raison : on ne nous y prenait pas pour des imbéciles. C’est désormais chose faite. L’introduction de la publicité à l’antenne était loin d’être innocente. Car on ne le répètera jamais assez : la publicité est le meilleur moyen de contrôler les médias, d’acheter leur bienveillance, de tuer l’impertinence, de flinguer l’indépendance. France Inter « s’adapte » simplement à la médiocrité ambiante. Reste Daniel Mermet et son émission modeste et géniale ; coincé entre deux barils d’assurance-vie et une loi Madelin, il a l’air malin.
Moi qui m’imaginais qu’avec un slogan aussi cynique (« on peut encore être ému de nos jours »), le public bouderait la 206, j’ai été déçu : la 206 est un véritable succès commercial, si vous en commandez une maintenant vous ne l’aurez qu’en janvier. Ça doit être pour faire durer l’émotion. Près de deux Français sur trois (62%) pensent que Lionel Jospin sera « un jour » élu président de la République, selon un sondage IPSOS publié par L’Evénement du Jeudi. Il y a trois ans, ils disaient la même chose de Balladur. L’imbécile du jour est l’UDF Jean-Pierre Raffarin, pour cette intéressante analyse : « on ne peut pas préparer l’union dans la désunion ».
Un tiers de la richesse naturelle de la planète a disparu depuis 1970, sous la pression de l’augmentation rapide de la consommation humaine qui menace de rompre les équilibres naturels, a affirmé jeudi le Fonds mondial pour la Nature (WWF). Le Fonds a établi dans un rapport un indice qui mesure pour la première fois la préservation des milieux (écosystèmes) forestiers, marins et d’eau douce dans 152 pays. Il a observé en parallèle la pression exercée par la consommation des hommes, notamment de céréales, poissons, viande et ciment. Globalement, l’indice du Fonds mondial pour la nature a baissé de 30% depuis 1970. La détérioration s’est accélérée au cours des dernières années, avec un recul de 3% par an. Dans le même temps, la consommation humaine s’emballait et croît désormais à un rythme de 5% par an. Elle a doublé pour le poisson depuis 1960, avec quelque 110 millions de tonnes pêchées par an, doublé aussi pour les céréales, et progressé des deux-tiers pour le bois. La consommation de ciment, indicative de l’urbanisation de la planète, a quadruplé, tandis que les prélèvements d’eau douce doublaient, de même que les émissions de dyoxide de carbone, responsables des changements climatiques. Les pays industrialisés sont bien évidemment en tête du mouvement, consommant en moyenne 2,5 fois plus que les habitants des pays en développement, avec des écarts considérables d’un pays à l’autre. Le résultat de cette consommation en croissance exponentielle est une « détérioration très nette des écosystèmes naturels », note l’un des auteurs du rapport, Jonathan Loh. « Et le plus inquiétant est le déclin des milieux d’eau douce, qui ont jusqu’à présent beaucoup moins préoccupé les esprits que les forêts et les océans ». Ainsi, la moitié des écosystèmes d’eau douce sont en déclin depuis le début des années 1970, souligne le rapport, qui a étudié quelque 227 espèces de poissons, reptiles, oiseaux et mammifères vivant dans ou autour des lacs. Dans les mers et océans, 40% des espèces déclinent, tandis que les forêts ont perdu entre 1960 et 1990 13% de leur superficie globale, l’équivalent d’une zone un peu plus grande que l’Espagne. L’Asie et ses forêts tropicales ont été les plus touchées par les incendies et la déforestation, causée notamment par l’exploitation agricole des sols et industrielle du bois. Aujourd’hui, seuls le Canada, la Russie et les bassins de l’Amazone et du Congo restent relativement épargnés.
Un remaniement ministériel devrait être annoncé dans les tout prochains jours par Lionel Jospin, si l’on en croit la rumeur persistance dans les couloirs de la dernière Université d’été du Parti Socialiste. Selon nos informations, le Ministère de la Culture serait le premier touché : il serait alors rebaptisé « Ministère de la Culture d’Entreprise ». Pour succéder à Catherine Trautman, le nom de Jean-Marc Sylvestre est le plus souvent avancé. « Il incarne mieux que quiconque les nouvelles valeurs de la gauche », déclarait à son sujet Dominique Strauss-Kahn, au cours d’un colloque intitulé « Le théâtre et les stock-options ». « La Culture est une valeur archaïque. Elle ne crée pas d’emplois », déclarait de son côté Claude Allègre, l’un des principaux instigateurs du projet. « La Culture d’Entreprise est le paradigme fondateur du socialisme moderne. Elle mérite son ministère », confirmait par ailleurs un proche conseiller du Premier Ministre. Jack Lang, effondré à l’annonce de la nouvelle, a aussitôt demandé à Lionel Jospin des garanties concernant le maintien de la Fête de la Musique, la grande manifestation musicale qu’il avait créée lorsqu’il était en charge de la Culture, en 1981. « Celle-ci sera maintenue », a confirmé Lionel Jospin, « mais elle devra s’adapter ». La Fête des Bénéfices (c’est son nouveau nom) permettra aux entrepreneurs d’expliquer au grand public la clé de leur réussite. « Le caractère festif de ces manifestations sera préservé. Les discours seront suivis d’un concert de Pascal Obispo retransmis simultanément sur Internet », pouvait-on lire sur le brouillon d’un technocrate inspiré. Le Ministère de l’Education, lui, ne devrait pas être trop affecté. Il sera toujours dirigé par Bill Gates.
"Les cotes de popularité de Jacques Chirac et de Lionel Jospin ont grimpé respectivement de 11 et 7 points par rapport à juin, les deux hommes se retrouvant à égalité, avec chacun 59% d’opinions favorables, selon un sondage réalisé par l’IFOP pour le Journal du Dimanche", m’apprend ce matin l’AFP. Diantre ! Une telle progression pendant mon seul mois de vacances ? Jacques Chirac aurait-il enfin compris ce qui se cachait derriere l’expression "fracture sociale" ? Lionel Jospin se serait-il penché sur le sort des sans-papiers, aurait-il accordé son attention aux mal logés ? Auraient-ils par miracle unis leurs efforts pour résoudre durablement le problème du chômage ? Je fonce chez le marchand de journaux et je compulse fiévreusement les éditoriaux à la recherche de leurs grandes décision, des réformes admirables, des ambitieux projets de loi. Je cherche, je cherche... et l’explication politique, je la trouve dans l’Equipe : je ne sais pas si vous êtes au courant, mais la France a gagné la Coupe du Monde de football. Celle-ci se déroulait en effet chez nous, et c’est toujours plus facile de jouer à domicile. J’avais négligé ca dans mes pronostics. Et c’est cette victoire qui explique la bonne humeur des français. Lesquels, en toute logique, en nourrissent de l’amour pour leurs dirigeants et chantonnent "Aimé Président !". Si nous avions perdu aux pénaltys face à l’Italie, Jacques Chirac et Lionel Jospin se hisseraient péniblement à un petit 40%. On comprend pourquoi notre cher président affichait dans les tribunes un tel sourire béat. Pendant ce temps Amanda Lear déclare à l’AFP (qui n’a manifestement rien de mieux à faire), qu’elle "souffre de sa mauvaise image de sexy rigolote de service" et souhaite pouvoir être enfin reconnue pour ses vrais talents de comédienne, de peintre et de chanteuse. Elle ne manque décidément pas d’air. Les footballeurs, au moins, n’ont pas la prétention d’être admirés pour leur intelligence. Jacques Chirac non plus, d’ailleurs.
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© Les Chroniques du Menteur, 2008
E-mail : Pierre Lazuly
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